Critiques

Flying Lotus

Flamagra

  • Warp Records
  • 2019
  • 67 minutes
6

Le danger des mondes diversifiés, spontanés et éclectiques, c’est qu’il est ardu de les soutenir, de les faire avancer, évoluer. Ce monde du rêve lucide, de l’intoxiqué et du référentiel, ce monde profondément urbain, d’une énergie posée et vernaculaire, calculé en axiomes imprécis, ce monde de haute voltige fictionnelle auquel Flying Lotus est parvenu par quelque mouvance rhizomateuse de cette culture effrénée est aujourd’hui pourvu d’une nouvelle facette.

Flamagra, le successeur à You’re Dead! (Kuso n’étant pas qu’un album), répond à des codes similaires : hip-hop teinté d’une grande mixité de genres, emprunts à l’univers sonore des jeux vidéo, mélodies simples et accrocheuses, conception de l’album comme succession de miniatures, de rythmes répétitifs humanisés, d’harmonies opaques, le tout souvent superposé… Pas étonnant, considérant que le matériel utilisé pour cet album a été pigé dans le stock des cinq dernières années. Ce n’est peut-être pas la façon la plus sûre d’approcher la facture d’un nouvel album se voulant plus ou moins étanche. Ellison parle d’un concept de feu perpétuel posé au haut d’une colline… à mon sens imperceptible ailleurs qu’aux deux extrémités de l’album.

Quelques aspects de la musique du réalisateur de Los Angeles apportent au projet une nouvelle lentille. Sa musique, qui était principalement instrumentale au temps de Los Angeles et Cosmogramma, est, depuis You’re Dead!, fortement teintée par diverses collaborations avec des rappeurs. Non seulement les pièces visées perdent beaucoup de leur profondeur (remarquez le manque de finesse et de variation rythmique et harmonique des pièces en featuring comme Burning Down the House, More [2e partie] ou 9 Carrots par rapport aux plus « classiques » Post Requisite ou à Zodiac Shit par exemple), mais en plus certaines des collaborations sonnent plus opportunistes qu’artistiques. Je pense ici à Anderson .Paak et Denzel Curry, qui arrivent dans le Flylo fluctuant comme deux quantificateurs qui élimine l’individualité de l’autre.

Un autre de ces aspects est l’apport du léger et du vernaculaire à sa musique — non sans correspondance avec le point soulevé ci-haut. Dans ses deux premiers albums, les sons lo-fi ou peu travaillés se voyaient fondus par une main de maître dans le flux complexe et tumultueux des pièces. On semble être arrivés au point où le rieur, le désincarné ou même le croquis prennent une place relativement importante. Que ce soit le laid back néophyte et l’orchestration frugale de Capillairies, ce qui semble être un jam électro-funk un peu rafistolé dans la plus longue pièce de l’album, la progression clichée d’All Spies, que l’on croirait tirée d’une mauvaise bande-son de jeu vidéo, le laid back affaissé de Yellow Belly ou la didactique et confuse The Climb, toutes ces décisions vont, à mon sens, à l’encontre de ce qu’était le monde de Flying Lotus : un flux maximaliste où chaque matériau en chevauche dix autres, où tout est incertain et vacillant, monde de l’éphémère dans lequel on ne n’observer qu’une seule chose.

On se retrouve donc peut-être ici devant une œuvre transitoire, où la complexité contre-intuitive est le vestige d’une époque passée dans laquelle Flylo a pigé (tout en lui tournant le dos). Dommage pour Flamagra; la réalisation fait la girouette. De la surprenante Say Something à la confortable Post Requisite en passant par les magnifiques choeurs Kamasi-esques de Black Balloons, la ligne directrice est dure à suivre — ou même à déceler. On est souvent laissés à un monde vu par tableaux presque hermétiques, parfois dissonants entre eux (de Pilgrim Side Eye à All Spies…) un monde proche du jeu vidéo. Au niveau esthétique, on va parfois vers une production plus minimaliste, toujours éclectique, mais plus sporadique et surtout très postmoderne, non sans rappeler l’étrange R&B de When I Get Home… Difficile d’embarquer à fond dans cette œuvre; trop lisible pour s’y abandonner, trop opaque pour voir où il s’en va.

P.S. Pour l’amour, respire, Thundercat! Sors de l’eau! Du calme! Dégrise!

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