Critiques

Eric Chenaux

Say Laura

  • Constellation Records
  • 2022
  • 49 minutes
7,5

L’univers musical du guitariste Eric Chenaux est à la fois sonore et temporel. Sur chacun de ses albums, il explore les possibilités du silence et de la patience, utilisant l’improvisation non pas comme artifice, mais comme générateur d’espace, pour laisser le temps à chaque note d’exister. Intégrant une sensibilité pop à son langage jazz, Say Laura marque un autre ajout pertinent à une discographie bien remplie.

Ce nouvel album est un sixième en carrière (septième si on inclut Warm Weather, en duo avec le claviériste Ryan Driver) pour ce résident de Paris qui a longtemps été associé à la scène musicale expérimentale de Toronto. Chenaux est également lié au label montréalais Constellation, le véhicule idéal pour sa musique avant-gardiste, mais accessible, qui s’abreuve autant au jazz de Charlie Parker qu’à la musique ambient et au folk. Il est aussi un musicien accompagnateur prisé, qui a joué avec des artistes comme Sandro Perri, Radwan Ghazi Moumneh ou Pauline Oliveros.

Say Laura nous arrive quatre ans après le très réussi Slowly Paradise et sept ans après l’excellent Skullsplitter, que plusieurs considèrent comme son disque le plus abouti. Au fil des années, Chenaux a su préciser et raffiner sa démarche. Autant sa musique est anti-commerciale de par son approche intuitive, sa langueur et son refus des formes chansonnières conventionnelles, autant elle n’hésite pas à puiser dans les conventions de la musique pop quand le besoin s’en fait sentir, que ce soit pour offrir une accroche mélodique ou encore par le biais de phrases répétées comme un mantra, que l’on fredonne comme on le ferait pour un tube entendu à la radio.

Cette approche trouve en quelque sorte son aboutissement sur Say Laura, qui est peut-être l’album le plus accessible de toute la discographie de Chenaux, lorgnant autant du côté de la soul, du folk et, évidemment, du jazz. La plus belle démonstration en est sans doute l’épique There They Were, qui emprunte au gospel et qui mise sur le pouvoir de la répétition, tandis que la voix du guitariste chante en boucle les mêmes quatre phrases dans ce qui ressemble vraisemblablement à un refrain.

Bien sûr, la signature sonore de Chenaux demeure intacte. Sur la première chanson, Hello, How? And Hey, c’est la voix qui occupe tout l’espace mélodique, tandis que l’accompagnement se limite au martèlement d’un seul accord. Puis, au bout de deux minutes, Ryan Driver fait son apparition avec une partition de Wurlitzer qui offre un délicat contrepoint au son plus saccadé de son compagnon. La longue Hold the Line, qui clôt le disque sur un long solo de plus de huit minutes, est elle aussi du Chenaux typique, avec son jeu de guitare presque nerveux et saturé de vibrato.

Say Laura est également l’album où la voix de Chenaux est à son summum de pureté. Le timbre fait parfois penser à Nick Drake sur Bryter Layter, et c’est particulièrement vrai sur la chanson-titre, qui prend la forme d’une série de questions et d’observations sur le sentiment amoureux : « If you wanted love, I wanted to remain in love with us ». Une fois de plus, le charme de la proposition réside dans le contraste entre le chant et les effets robotiques que le guitariste hors norme extirpe de l’instrument.

Il faut sans doute être familier avec l’œuvre de Chenaux pour apprécier Say Laura à sa juste valeur. Ça reste une proposition musicale singulière qui ne correspond pas aux codes d’un genre en particulier. Le choix d’en faire un cycle de cinq ballades aux tempos semblables crée aussi un léger effet de redondance, même si c’était sans doute volontaire de la part de cet adepte de l’art de la répétition. Peut-être pas son album le plus puissant ou le plus complexe, mais peut-être son plus poétique.