Critiques

Daughters

You Won’t Get What You Want

  • Ipecac Recordings
  • 2018
  • 50 minutes
9
Le meilleur de lca

L’existence de Daughters donne la plupart du temps des signes de ne tenir qu’à un fil. Le groupe est né au Rhode Island en 2002 quand des membres du groupe As the Sun Sets, dont le chanteur Alexis Marshall et le batteur Jon Syverson, se sont alliés au guitariste Nick Slater pour concocter une version absolument furieuse et éblouissante du mathcore (avec une influence notable du grindcore mutant de The Locust). Ont rapidement suivi deux fulgurants, mais courts albums, Canada Songs et Hell Songs, une entente avec le sélect label Hydra Head, et des concerts déroutants impliquant fréquemment nudité et agressivité frôlant la violence.

Puis une période encore plus trouble est arrivée. Marshall a quitté le groupe avant que le troisième album soit lancé, et a offert de revenir à condition que Slater parte, ce qui a fait éclater le groupe « pour de bon ». Le brillant troisième album, l’éponyme Daughters, a été lancé en 2010 en même temps qu’on annonçait la fin du groupe, une nouvelle crève-cœur étant donnée la qualité du matériel livré. On sentait dans Daughters énormément de tension et de créativité frénétique, et le soin apporté à la réalisation et aux sonorités de guitares synthétisées rendait l’œuvre distincte de tout ce qui se passait ailleurs dans la vaste scène du noise-rock/mathcore/post-hardcore.

Quatre ans s’écoulent avant que Marshall et Slater reprennent enfin contact, et ils décident rapidement de réunir le groupe. Ça ne voulait cependant pas dire que tout irait comme sur des roulettes, bien au contraire : un album entier a été enregistré, puis jeté à la poubelle parce que le groupe avait l’impression de se forcer pour faire un album de Daughters « typique ».

Slater a recommencé à zéro, a envoyé des fichiers audio au reste du groupe, maintenant éparpillé dans différentes villes, et une nouvelle sonorité lugubre, voire terrifiante, a pris forme. Sans vouloir encore ramener Swans dans une de mes critiques, je dois dire que You Won’t Get What You Want est l’album le plus singulièrement inquiétant à attaquer mes oreilles depuis To Be Kind.

Il y a encore quelques traces du vieux Daughters dans les pièces plus rapides et cacophoniques au centre de l’album, mais le trio de pièces en introduction annonce en grandes lettres ce que Daughters est en train de devenir : l’incarnation sonore de vos pires cauchemars. Comme les cauchemars, ça ne donne pas envie de taper du pied ou de faire de l’air guitar; ça perturbe sans qu’on sache comment les arrêter, ou si on veut même qu’ils s’arrêtent. La transition entre la première à la deuxième pièce, notamment, se doit d’être entendue par tout mélomane un brin maso.

En plus de mettre le doigt sur quelque chose de neuf, Daughters se diversifie en enregistrant les pièces plus enjouées (The Reason They Hate Me) et les plus harmonieuses (Satan in the Wait) de leur carrière, sans jamais dégonfler ni détendre l’ambiance. La réalisation commet ce qui en toute logique devrait être des erreurs (des coups de grosse caisse qui bavent sur tout le reste, des échos synthétiques qui brisent le rythme, etc.), mais la clarté de l’ensemble témoigne à la fois de la vision de Slater et du savoir-faire du réalisateur Seth Manchester, du réputé studio Machines With Magnets.

De mémoire, je n’ai pas entendu un album aussi mal nommé que You Won’t Get What You Want (vous n’aurez pas ce que vous voulez). On avait toutes les raisons de croire que cet album n’arriverait jamais, que Daughters ne tiendrait pas le coup, et qu’on serait déçu si le groupe arrivait à le compléter malgré tout, mais on voulait intensément un nouvel album, et on voulait qu’il soit bon. Et on a exactement ce qu’on voulait.

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