Critiques

Cross Record

Cross Record

  • Ba Da Bing Records
  • 2019
  • 42 minutes
5

Le 2 août dernier, Cross Record a fait paraître un album homonyme qui laisse un peu perplexe. Même si les ambiances feutrées, sombres et hypnotiques sont intéressantes, ça manque d’éclat.

Il s’agit du troisième album complet de l’artiste Emily Cross (accompagnée par le musicien Dan Duszynski). Dans le précédent, Wabi Sabi (2016), on dénotait une énergie vraiment différente. Cette fois-ci, c’est un ensemble étrange qu’on entend, une sorte de petite bête inquiétante qui grimpe sur notre peau. La pièce d’introduction de l’album, What is Your Wish?, fait carrément dresser les poils sur les bras. La voix désaccordée et trafiquée d’Emily Cross est troublante. Celle-ci est accompagnée d’un son continu et lancinant, qui vibre à une fréquence déplaisante. Pas très accueillant.

Cross Record offre tout de même de vastes paysages sonores, où la voix est vraiment mise à l’avant. La musique est très minimaliste, comprenant pour la plupart des pièces des rythmes dénudés et quelques lignes affligeantes de synthétiseur. Emily Cross a voulu expérimenter et jouer avec différentes approches, mais malheureusement, rien n’est réinventé ici. 

Sa voix est excellente tout au long de l’album, et les superpositions vocales sont recherchées. Mais on aurait souhaité qu’elle change un peu de ton, parfois… C’est un album très tourmenté. Un gros bloc de ballades. Une pléthore de chansons tristes, qui avancent à la lenteur d’un escargot sur le Xanax (particulièrement I Release You). On pourrait également qualifier le son de Cross Record comme étant du Radiohead avec une voix féminine, style Pyramid Song presque à la longueur de l’album. Il y a un manque cruel de diversité. On est loin des pièces un peu plus énergiques, et avec de la guitare électrique, comme High Rise, du précédent album. Ce virage de la pop-rock vers l’expérimental électronique est discutable.

Après une moitié d’album presque entièrement dédiée à des chants éplorés, on voit enfin apparaître des rythmes plus élaborés, vaguement empruntés au liquid DnB, sur Hollow Garden. Cross Record s’exprime plus pleinement avec The Fly; cette pièce ressort du lot, avec ses mélodies plus poussées. La présence de rythmes plus intenses transforme peu à peu l’escargot en papillon. Le morceau An Angel, a Dove se révèle délicat et brillant, formant enfin une constellation au milieu de cette noirceur très profonde. Un moment très intéressant qui fait même penser à des pièces de Silverchair, époque Neon Ballroom, grâce à des arrangements de cordes. Toutefois, cela ne dure pas assez longtemps pour qu’on puisse en profiter. I Am Painting, conclusion de l’album, présente les mêmes procédés que l’introduction, mais avec encore plus d’effets intenses dans la voix. Il y a également un moment très court et disparate de vraie batterie. Un peu incongru. 

Malgré tout, le processus créatif de l’artiste est intéressant. Emily Cross a vécu pendant environ un mois dans une partie reculée du Mexique pour créer les bases de l’album. Les thèmes (départ, séparation) ont d’ailleurs été directement inspirés par son changement de carrière drastique. Après avoir travaillé comme gardienne d’enfants et dans le service à la clientèle, elle a suivi des cours pour devenir death doula. C’est un terme pour définir une «professionnelle de la mort», qui offre des services semblables aux accompagnantes à la naissance (doulas), en inversant le processus toutefois. Elle aide donc ses clients à composer avec une mort imminente, et également avec les décisions de fin de vie. 

Emily Cross a aussi créé une cérémonie nommée Living Funeral, où elle guide les participants à affronter leurs propres morts. Par exemple: aller à ses propres fausses funérailles, ou «mourir» parmi un groupe, être mis au repos éternel, de façon factice évidemment… En complément à sa tournée, la conseillère en mortalité propose également des ateliers sur la route. Toutes ces expériences transformatrices l’ont donc marquée dans la création de ce nouvel album. On comprend mieux d’où vient le rythme torturé de celui-ci.

Bref, ça reste de la musique qui semble un peu inachevée. Malgré tout, intellectuelle et expérimentale, elle court le risque de n’être comprise que par des initiés, ou encore par quelques âmes en quête d’un rempart contre ce qui nous attend tous éventuellement…

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