Colin Stetson + Brìghde Chaimbeul
All the Light in the World
- Envision Records
- 2026
- 45 minutes
Le saxophone et la cornemuse ne sont pas des instruments que l’on associe d’emblée de par leurs différences de répertoires, le premier étant issu du jazz et de la musique classique, tandis que le second renvoie à la tradition folk. C’est pourtant le défi que se sont donnés Colin Stetson et Brìghde Chaimbeul sur leur album collaboratif All the Light in the World pour un résultat à la fois hypnotique et saisissant.
Si le nom de Colin Stetson est bien connu au sein de la scène montréalaise en raison de son parcours solo et de ses collaborations avec des artistes comme Arcade Fire et Timber Timbre, celui de Brìghde Chaimbeul ne vous dit peut-être pas grand-chose. Née en Écosse, elle s’est démarquée dans le milieu de la musique traditionnelle en raison de son approche avant-gardiste de la cornemuse. Moins habituée à frayer dans les cercles pop, elle a néanmoins collaboré avec Caroline Polachek sur la chanson Blood & Butter, de l’album Desire, I Want to Turn Into You (2023).
Les deux instrumentistes n’en sont pas à leur première collaboration non plus. C’est Stetson qui a d’abord initié le contact après la sortie du premier album de Chaimbeul en 2019 parce qu’il voulait que l’Écossaise participe à une trame sonore sur laquelle il travaillait. Les deux ont par la suite collaboré sur le deuxième album de Chaimbeul, Carry Them With Us, et sur le troisième Sunwise, paru l’an dernier.
Bien qu’elle maîtrise aussi la grande cornemuse, la musicienne joue uniquement sur de petites cornemuses (smallpipes en anglais) sur All the Light in the World. Le choix est esthétique et technique. En effet, la petite cornemuse possède un son plus feutré, qui se rapproche de la clarinette. De plus, la petite cornemuse se combine mieux avec le saxophone en raison de son accordage plus standard, comme l’a confié l’Écossaise dans un entretien publié l’an dernier : « c’est un son assez organique et naturel parce que nous jouons dans un registre de fréquences qui est semblable ».
Mais au-delà des particularités et différences de leur instrument respectif, Stetson et Chaimbeul partagent surtout un même intérêt pour les drones et les motifs répétés. Cette esthétique commune est mise en évidence dès le premier titre, To Me, My Love, qui s’ouvre sur un thème circulaire sur la cornemuse, tandis que le sax introduit une délicate mélodie en arrière-plan. On a peine à croire qu’ils ne sont que deux et que tout l’album a été enregistré en direct sans overdubs, tellement le son est dense, avec le tapotement des touches qui donne un côté percussif à l’ensemble.
Premier extrait de l’album lancé en juillet, Dirt Dance est un morceau de bravoure sur lequel les deux instrumentistes s’échangent les motifs sur un rythme rapide, soutenu par une pulsation qui agit comme un cœur qui bat. On pense à la musique minimaliste pour le côté répétitif jusqu’à ce qu’une mélodie d’inspiration celtique s’élève du lot. On saisit alors toute la force des deux complices, et à quel point ils arrivent à créer un son qui va au-delà d’une simple combinaison de leurs instruments.
Si certains titres portent davantage la griffe de l’un ou de l’autre (Seamount évoque le style de Stetson, tandis qu’Even Though the Frost is Harsh conserve le côté folk cher à Chaimbeul), c’est quand leurs deux personnalités se confondent que l’album atteint ses plus hauts sommets. La plus belle preuve en est la méditative Time and Absence, avec ses harmonies qui résonnent et ses notes tenues au saxophone.
C’est d’ailleurs ce qu’il faut retenir de ce magnifique All the Light in the World. En effet, malgré la technique impressionnante, c’est surtout la richesse de l’émotion qui fait la beauté de l’album, qui plaira autant aux passionnés de musique d’avant-garde ou expérimentale qu’aux adeptes de musique ambient ou répétitive.