Critiques

Better Oblivion Community Center

Better Oblivion Community Center

  • Dead Oceans Records
  • 2019
  • 38 minutes
8
Le meilleur de lca

Deux choses peuvent se produire lorsqu’on combine les forces de deux artistes de renom : leurs qualités peuvent se dédoubler, sans qu’il n’en résulte de plus-value; ou la chimie opère pour un résultat supérieur à la somme de leurs talents respectifs. Le projet indie folk de Conor Oberst et de Phoebe Bridgers, au nom de Better Oblivion Community Center, entre sans contredit dans la deuxième catégorie.

Une telle collaboration ne sort pas de nulle part. En fait, Conor Oberst (Bright Eyes, Desaparecidos) est un de ceux qui avaient chanté les louanges de Phoebe Bridgers avant même la sortie du premier album de la chanteuse, Stranger in the Alps, en 2017. « Je pense que beaucoup de gens vont trouver du réconfort dans tes chansons, lui avait-il alors confié. Elles sont apaisantes et empathiques. » Oberst figurait d’ailleurs sur le premier disque de Bridgers, sur la chanson Would You Rather.

Mais leur connexion s’avère encore plus profonde. Depuis les débuts de son groupe Bright Eyes au milieu des années 90, Conor Oberst s’est imposé comme une des voix les plus importantes du renouveau folk-rock aux États-Unis. Son album Ruminations, lancé en 2016 en formule solo, témoignait d’un dépouillement presque jamais vu dans sa carrière, duquel émergeait une solitude qui magnifiait sa musique.

À 24 ans, Phoebe Bridgers apparaît comme une recrue dans le milieu indie folk par rapport à Oberst, mais son parcours sans faute jusqu’ici (elle fait également partie du super-groupe boygenius, qui a lancé un des plus beaux EP de 2018) nous oblige déjà à la considérer comme l’une des meilleures songwriters de sa génération. Elle partage avec Oberst un don pour exprimer la mélancolie et la vulnérabilité.

Le disque est basé sur un concept un peu flou autour d’un centre de bien-être fictif (d’où le titre Better Oblivion Community Center). Le duo a poussé l’idée aussi loin que dans la production de fausses brochures faisant la promotion de l’établissement, en plus de créer une fausse ligne téléphonique. La page Facebook du groupe contient même de faux témoignages de clients de ce centre communautaire.

Une telle mise en scène apparaît un peu superflue, tellement la force de l’album réside dans la qualité de l’écriture. La première chanson Didn’t Know What I Was In For évoque vaguement le concept, avec le récit d’une fille embauchée pour l’été au centre, et qui se donne l’illusion de répandre le bien autour d’elle :

« I didn’t know what I was in for when I signed up for that run

There’s no way I’m curing cancer, but I’ll sweat it out

I feel so proud now for all the good I’ve done ».

– Didn’t Know What I Was In For

La magnifique Dylan Thomas évoque quant à elle l’imaginaire familier de Bridgers, où les fantômes rôdent, tandis que Forest Lawn montre sa fascination pour la mort.

Musicalement, les chansons voguent entre le folk intimiste que les fans de Bridgers adorent (la nostalgique Chesapeake) et le folk un peu plus rugueux typique d’Oberst (la rythmée Sleepwalkin’; le country rock de My City). Mais c’est dans la beauté des harmonies vocales que Better Oblivion Community Center frappe dans le mille. Et le mix ne se contente pas d’additionner les voix, mais les marient selon leurs forces et leurs faiblesses. Parfois, c’est celle de Bridgers qui est mise en avant, celle d’Oberst fournissant un contrepoint discret. Et d’autres fois, c’est l’inverse.

Les meilleurs moments de l’album sont sans doute ceux où ni la plume d’Oberst ni celle de Bridgers ne sont immédiatement reconnaissables. La lourde Big Black Heart (remplie de distorsion) et la ballade Dominos (portée par un puissant crescendo à la fin) apportent un autre éclairage à leur œuvre respective et démontrent la pertinence de ce Better Oblivion Community Center. Un très beau disque.

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