Critiques

Angel Olsen

Big Time

  • Jagjaguwar Records
  • 2022
  • 47 minutes
8,5
Le meilleur de lca

Angel Olsen est une artiste caméléon. D’abord révélée grâce à son indie folk lo-fi, elle s’est ensuite tournée vers une chanson plus élaborée, magnifiée de puissants arrangements orchestraux, comme sur le superbe All Mirrors (2019). La voici qui se drape de country et même de soul sur Big Time, un album vibrant d’authenticité sur lequel elle se livre dans toute sa splendeur et sa vulnérabilité.

Chaque album ou presque d’Angel Olsen semble être précédé d’une période de doute et de questionnement qui vient ensuite nourrir son travail créatif. Je ne dis pas que c’est sain ou qu’elle le fait exprès, bien entendu, mais ça contribue à l’aura de vérité qui entoure ses chansons, comme si elle partageait une partie d’elle-même avec nous. Ainsi, All Mirrors avait été conçu à la suite d’une période particulièrement difficile pour la musicienne américaine, résultat d’une rupture amoureuse pénible et d’une crise existentielle l’ayant frappée en plein milieu de tournée.

Le récit ayant mené à la création de Big Time est à la fois touchant et tragique. Après s’être ouverte sur son identité queer à ses parents, Olsen a perdu son père et sa mère à tout juste quelques semaines d’intervalle. Le bonheur de pouvoir enfin être elle-même et de présenter sa blonde à sa famille s’est donc rapidement transformé en période de deuil. En dix chansons, Big Time témoigne de ces émotions contradictoires, à la fois plein d’espoir dans ses musiques, mais dont les textes poignants traduisent à merveille l’histoire de cette recherche identitaire assombrie par la mort.

Si le choix d’une esthétique un peu plus épurée peut surprendre après l’opulence d’All Mirrors, il permet aussi de concentrer davantage l’attention sur les textes et la voix d’Olsen, particulièrement touchante et versatile ici. L’excellente All the Good Times donne le ton avec son approche country qui se manifeste entre autres par une superbe partition de pedal steel, jusqu’à une montée d’intensité qui vibre d’accents soul, un peu Motown dans le style. Quant au texte, il met la table pour certains des thèmes qui résonneront plus tard sur l’album, comme l’acceptation et le besoin de tourner la page sur le passé :

« I can’t say that I’m sorry when I don’t feel so wrong anymore

I can’t tell you I’m tryin’ when there’s nothin’ left here to try for ».

– All the Good Times

On a fait grand cas bien sûr du virage country sur Big Time, mais ce n’est pas comme si ces influences sortaient de nulle part. Il y a toujours eu dans la voix d’Angel Olsen ce petit twang, comme on dit en anglais, et qui réfère au côté un peu nasillard exhibé par plusieurs chanteurs et chanteuses country (suffit de réécouter Hi-Five de l’album Burn Your Fire for No Witness en 2014). Cela dit, c’est vrai qu’elle n’a jamais autant assumé cette influence. Des chansons comme la pièce-titre (magnifique ballade sentimentale) et Ghost On sont éminemment country dans leur style et évoquent des grandes du genre comme Tammy Wynette ou Loretta Lynn.

La grande réussite d’Olsen est de parvenir à concilier cette approche empreinte d’une nouvelle simplicité et son penchant récent pour les envolées orchestrales. À cet égard, la superbe Right Now relève de l’exploit : une longue complainte qui part doucement sur fond de guitare acoustique et de mandoline jusqu’à une finale baignée de cordes et de cuivres, avec un texte libérateur sur l’acceptation de soi et de son identité, avec l’amour comme seul point d’ancrage :

« I need to be myself

I won’t live another lie

About the feelings that I have

I won’t be with you and hide ».

– Right Now

Angel Olsen est une autrice-compositrice-interprète d’exception et elle le prouve de nouveau sur Big Time, sur lequel on entend des échos de Dylan, de Carole King, des Ronettes, et d’autres. Certains des morceaux ici auraient le potentiel de trouver leur place dans le Grand répertoire américain de la chanson (puissante Go Home avec des arrangements qui évoquent le style Tin Pan Alley ou les films hollywoodiens). Un des disques majeurs cette année dans la mouvance indie folk rock.