Critiques

ALL HANDS_MAKE LIGHT

ALL HANDS_MAKE LIGHT

  • Indépendant
  • 2021
  • 46 minutes
7,5

C’est l’histoire de deux vétérans de la scène indépendante canadienne qui ont décidé d’unir leurs talents dans un projet qui s’écarte de leur terrain de jeu habituel. Formé d’Ariel Engle (La Force) et d’Efrim Menuck (Godspeed You! Black Emperor), ALL HANDS_MAKE LIGHT propose un voyage sonique méditatif et envoûtant qui se situe à la frontière entre le drone, la musique ambiante et l’expérimentation noise.

L’idée de cette collaboration est née un peu avant la pandémie lorsque Menuck et Engle se sont croisés par hasard. Il est d’ailleurs intéressant de constater à quel point le projet leur a permis d’explorer une autre facette de leur musique respective. En effet, si on connaît surtout Menuck pour son rôle au sein de Godspeed et de Silver Mt. Zion, deux groupes dont la musique est avant tout basée sur la puissance des crescendos, il n’y a pratiquement rien de cela ici. En effet, toutes les pistes instrumentales sont interprétées sur des synthétiseurs modulaires, et consistent pour la plupart en de longues notes suspendues, sans réelle montée d’intensité.

Quant à Engle, on la connaît entre autres pour faire partie de la nébuleuse Broken Social Scene et pour l’excellent album sous le nom La Force qu’elle a lancé en 2018 et qui a été retenu sur la longue liste du prix Polaris. Mais elle s’aventure ailleurs ici alors que sa voix se fait presque céleste, entourée d’un écho, avec les paroles qui sont parfois imperceptibles, comme si c’était surtout la texture qui primait.

Ce premier album d’ALL HANDS_MAKE LIGHT s’écoute d’une traite, afin de se laisser imprégner par ses atmosphères oniriques. La clé n’est pas tant de distinguer les morceaux les uns des autres, mais de saisir les micro-changements dans les textures, sans trop s’agripper aux mélodies. Cela dit, les pièces ne sont pas interchangeables, malgré une certaine redondance un peu inévitable étant donné la nature du truc. Il y a une progression du début à la fin, avec des rappels thématiques qui suggèrent l’impression d’un tout, comme lorsque le thème principal de LIE DOWN IN ROSES DEAR réapparaît vers la fin de l’album sur l’épique ANCHOR ROSE.

La nature collaborative du projet est évidente dans le mixage final et l’espace accordé à chaque item. Ainsi, la voix d’Engle occupe presque autant de place que les couches de synthétiseurs dans le mixage sonore. Et parce que les pistes vocales sont souvent doublées, voire triplées, elles se fondent dans les nappes de claviers pour ne faire qu’un. Il y a bien quelques exceptions. Ainsi, SKIN IM IN se rapproche davantage d’une chanson à proprement parler, avec la voix bien à l’avant-plan. À l’inverse, sur WICKED LEADER, on reconnaît la touche de Menuck, et le choix de certaines textures peut rappeler son travail avec Godspeed You! Black Emperor.

Il y a une telle retenue dans la musique d’ALL HANDS_MAKE LIGHT qu’on perd de vue parfois toute la complexité dans l’assemblage des multiples pistes sonores. Si on arrive parfois à distinguer les différentes sonorités de claviers, à d’autres moments, c’est comme si tout avait été conçu d’un seul bloc. Or, les pistes sont si nombreuses que le duo a dû s’adjoindre les services de Jace Lasek (The Besnard Lakes) et d’Erika Angell (Thus Owls) lors de sa toute récente prestation à Pop Montréal.

Au final, il y a quelque chose d’intemporel à cette musique, et qui tient d’abord au choix des notes. Menuck s’est notamment inspiré de modes anciens afin de se sentir moins coincé par les conventions de la musique populaire. Le disque a aussi été conçu en fonction du format cassette (200 exemplaires ont été produits), avec même le petit bip ascendant au début et à la fin qui nous place dans une autre époque, contribuant à cette impression d’un objet un peu insaisissable… comme la musique.

ALL HANDS_MAKE LIGHT by ALL HANDS_MAKE LIGHT