Entrevue Archives - Le Canal Auditif

Entrevue avec Natalie Murray Beale, directrice musicale d’Il Ritorno

Du 25 au 29 avril prochain, la TOHU présente le spectacle Il Ritorno de la compagnie australienne Circa. L’approche est particulièrement intéressante, c’est une adaptation de l’opéra Il Ritorno de Monteverdi. Celui-ci raconte le déchirement entre Pénélope et Ulysse qui sont toujours séparés après la guerre de Troie. Mais est-ce que l’opéra et le cirque font bon ménage? Nous nous sommes entretenus avec Natalie Murray Beale, directrice musicale de la création.

Sur scène, 3 musiciens : Pal Branda (violoncelle), Cecilia Sultana de Maria (harpe) et Joe Bronstein (alto et violon) accompagnent deux chanteurs : Kate Howden (mezzo-soprano) et Benedict Nelson (baryton). Dès les débuts, la démarche de la compagnie Circa se différenciait d’une démarche opératique. Les opéras sont des organismes assez conservateurs qui défendent la sacro-sainteté des pièces alors qu’ici on a gardé un peu de matériel originel, mais on a aussi commissionné trois compositeurs pour écrire des pièces inspirées des originales. « Nous avons cherché l’essence de la pièce et ce que nous voulions travailler est ce sentiment d’être séparé de sa terre, séparé de l’être aimé, séparé de sa famille. Un peu comme si on se réveillait sur une plage sans savoir où nous étions. De regarder le temps qui passe et se demander si un jour nous allons pouvoir de nouveau interagir avec l’être cher. Nous avons donc pris cette musique de Monteverdi et nous avons mis de côté les pièces orchestrales qui font des commentaires sur l’action, mais qui n’expriment pas l’expérience des personnages. Puis, nous avons donné ces moments à trois compositeurs pour qu’ils écrivent une version contemporaine de cette musique plus centrée sur l’expérience des personnages. Ça donne une vingtaine de minutes de musique entièrement de Monteverdi alors que l’heure qui reste est de la musique inspirée par son opéra. »

Malgré les années qui séparent les différentes compositions, les pièces sont parfois simplement marquées par des instruments plus récents comme l’alto. « Certaines pièces s’éloignent radicalement de l’original. Je pense à une pièce où le son devient chaotique. Mais c’est inspiré par un chaos de tempête présent chez Monteverdi. Mais voilà, notre chaos sonore est plus intense. Par contre, le langage profond de la pièce est le même. » La partie musicale du spectacle doit rejoindre la partie physique. Murray Beale explique bien les similitudes entre le cirque et l’opéra. L’un et l’autre sont des arts extrêmes physiquement. Les chanteurs d’opéra doivent atteindre des notes difficiles alors que les artistes de cirques font des acrobaties qui commandent tout autant de respect. « Ma perspective de la musique est que c’est un acte physique. C’est magnifique quand nous lançons la musique dans une direction qui trouve une résonance chez les artistes de cirque. Et vice versa. »

Murray Beale nous a même confié leur rituel d’avant-spectacle. « Nous faisons une improvisation tous ensemble avant le spectacle. Pour des musiciens classiques, c’est un peu… effrayant, mais c’est devenu, avec le temps, un moment vraiment très beau. Tout d’abord parce que nous avons beaucoup de plaisir avant la performance puis parce que c’est cathartique. Comme ce que nous jouons est intense, ça fait du bien. C’est inhabituel et je n’avais jamais expérimenté quelque chose de la sorte avant. Ça nous permet de nous regrouper avant le spectacle. »

Natalie Murray Beale aborde l’opéra avec une grande ouverture d’esprit sur Il Ritorno et sa démarche est riche et intéressante. L’approche de Circa qui vise la symbiose semble aussi amener une fraîcheur autant pour l’opéra que pour le cirque.

http://tohu.ca/fr/programmation/spectacle/2016-2017/il-ritorno/

Entrevue avec Tim Brady de Bradyworks

Le 9 avril prochain, le montréalais Tim Brady et les membres de son quatuor de guitares électriques Instruments of Happiness seront en concert au Gesù. Cet événement est une coproduction de Le Vivier, un organisme qui met de l’avant les musiques nouvelles, et de Bradyworks. Brady possède une approche peu orthodoxe. Il joue de la musique de chambre à la guitare. Disons que le monde de la musique classique est un milieu plutôt conservateur. La venue d’un guitariste qui dit : « hey, check ma guitare, je suis capable de jouer du Bach avec », n’est pas nécessairement la chose la mieux vue : « Ça été difficile et il faut le dire… ça reste difficile. Il y a des orchestres qui aujourd’hui sont plus… polis, mais les orchestres sont des organismes très conservateurs. Pour eux, le soliste c’est un piano ou un violon. J’ai fait quelques concertos, mais je sens qu’il y a encore une grande incompréhension des possibilités. Comme les orchestres sont des organismes très conservateurs, ça les empêche d’évoluer rapidement. Avec la musique nouvelle et nos petits ensembles, nous avons moins de poids sur nos épaules, on peut évoluer plus rapidement et mieux refléter les changements sociaux. »

D’ailleurs, les changements sociaux et la dynamique entre la composition musicale et la société sont au centre des questionnements de Tim Brady. Abordant l’art avec des penchants pour la mimésis d’Aristote et un peu celle de Platon, il est fasciné par la politique et les développements des sociétés. « Il y a toujours un lien entre l’art, la machination de l’art qui permet la création et l’épanouissement et le développement de n’importe quelle société. L’art joue un rôle important dans le développement des sociétés, ce n’est pas la seule chose, il y a les industries, l’éducation, mais l’art a joué un rôle majeur dans le développement de notre civilisation. Il ne faut pas dire : c’est juste de l’art. »

Mais revenons à nos moutons. Tim Brady revient à la maison après une tournée de 8 dates à travers le Canada. Au Gesù, il présentera son concerto pour quatre guitares qui compte sur des pièces de plusieurs compositeurs canadiens. En plus d’une pièce de sa création et d’un « classique » de René Lussier, on trouve des pièces d’Emily Hall, Scott Edward Godin, Gordon Fitzell, Maxime McKinley et Jordan Nobles, qui sont toutes des commandes de Bradyworks. Ce sont toutes des commandes de Bradyworks. Les pièces sont donc taillées sur mesure pour être interprétées dans un contexte de quatuor à cordes… électriques. Chacune d’entre elles amène une ambiance différente et permet d’explorer les capacités de la guitare électrique. Vous pourrez aussi voir Tim Brady à l’œuvre le 9 avril en après-midi au Complexe Desjardins: Instruments of Happiness – 100 guitares électriques fêtent Jimi Hendrix entre 13 h et 15 h.

J’ai aussi demandé à Brady s’il écoutait de la musique et surtout commen
t il l’écoutait. En cette période de profonds changements dans les habitudes d’écoutes, je me demandais ce qu’un musicien muni d’une formation classique possédait comme réflexe. La réponse est surprenante : « J’écoute beaucoup… ben pas beaucoup, je passe quand même la journée à travailler la musique, mais quand cherche de la musique, je fais comme tout le monde et j’utilise You Tube comme ressource. Quand j’ai du temps libre, j’écoute parfois ce qui se passe actuellement dans le rock, jazz, blues. Même si je ne fais plus beaucoup de performances en public, je suis encore un musicien de jazz, donc j’écoute du Miles Davis et d’autres grands du jazz. J’écoute aussi de la musique orchestrale ou de la musique de chambre, je tape des noms de compositeurs que je ne connais pas très bien et j’écoute quelques compositions. Finalement, j’écoute quand même souvent de la musique. »

C’est à ce moment que Tim Brady devait embarquer dans l’avion qui l’amenait à Winnipeg. Le compositeur a été généreux en entrevue. Si vous voulez en découvrir un peu plus sur cet artiste fascinant, c’est au Gesù le 9 avril prochain que ça se passe.

http://www.timbrady.ca/index_fr.html

http://www.levivier.ca/fr/calendrier/36621/

Entrevue avec The Zombies

C’est rare qu’on ait le privilège de s’entretenir avec une légende toujours vivante. Rod Argent et son groupe The Zombies ont atteint ce statut. Nous avons eu la chance de nous entretenir au téléphone avec ce dernier pendant que le groupe mettait la touche finale à son spectacle au New Jersey.

Le groupe qui a révolutionné le rock psychédélique dans les années 60 n’a pas eu une carrière typique. Après de nombreux essais à percer, la formation enregistre un ultime album : Odessey and Oracle. À sa sortie, le succès n’est toujours pas au rendez-vous et la bande décide qu’il est temps de passer à autre chose. « À mon souvenir, ça fait quand même quelques années, je pense que Chris (White, bassiste et autre compositeur du groupe avec Argent) se sentait comme moi. Nous sentions que la séparation s’en venait et nous étions désespérés d’enregistrer un album de la manière que nous pensions que les chansons devaient s’écouter. Nous étions frustrés par la production des simples que nous avions fait paraître auparavant. Ce n’était pas comme ça que nous voulions sonner. Après l’enregistrement, nous étions très satisfaits du résultat, mais les simples n’ont pas marché et nous nous sommes séparés. C’était une décision financière, parce que les autres dans le groupe qui n’avait pas écrit de chansons ne recevaient aucune rémunération, c’était intenable. » Il n’y a pas de grogne dans le groupe simplement de la déception. Ce n’est que quelques mois plus tard que Time of the Season fera un tabac aux États-Unis.

Le groupe n’était pas au courant à ce moment que leurs simples fonctionnaient partout à travers la planète. « Dans ce temps-là, vous ne l’appreniez tout simplement pas. Nous n’avons donc pas capitalisé sur ça. » L’internet a tout changé pour les groupes qui maintenant peuvent savoir où leur musique fonctionne. « Tu peux avoir un succès au Pôle Nord et le savoir dans l’heure. » S’ils avaient su que les choses allaient si bien pour eux, ils ne se seraient pas séparés. « Il n’y avait pas de tension entre les membres du groupe. C’est pourquoi aujourd’hui nous jouons toujours ensemble et nous avons du plaisir. Nous nous entendions bien dans le temps et nous nous entendons toujours bien aujourd’hui. Voilà pourquoi nous tournons toujours ensemble. »

Depuis 2004, le groupe est de retour en bonne due forme et tourne un peu partout à travers la planète. Bien sûr, il joue les pièces de leur album mythique paru il y a 49 ans, mais aussi des chansons des quatre albums parus depuis le début des années 90. Cette tournée sera la dernière chance d’écouter l’album en version live. « Nous sommes au Canada et aux États-Unis pour deux mois et nous tournons avec tous les membres vivants du groupe, en incluant ceux qui en font maintenant partie. Cela nous permet de jouer chacune des notes de l’album de a à z. Ça fait 50 ans que nous avons enregistré l’album à Abbey Road. Nous nous sommes dit, on est très fier de l’album et on pense toujours qu’il s’écoute bien, mais nous ne voulons pas passer le reste de nos vies à le jouer et à regarder en arrière. Nous nous sommes dit que nous ferions un blitz à travers le Canada, les États-Unis, l’Angleterre, les festivals européens puis nous allions tracer une ligne. »

Rares sont les albums qui réussissent à traverser le temps et toujours être écoutés 50 ans après leur création. Odessey and Oracle fait partie d’une classe sélecte d’albums en compagnie de Pipers at the Gates of Dawn de Pink Floyd qui traverse le temps et continue d’attirer l’attention de nouvelles générations de mélomanes. « Deux ou trois des dernières entrevues que nous avons faites sont avec des journalistes qui sont au début de la vingtaine. C’est surprenant de voir que ça peut encore résonner chez les générations présentes. On a dû faire quelque chose de la bonne façon. »

Plus récemment, Argent s’est trouvé à discuter avec Graham Nash (Crosby, Stills & Nash) et les deux hommes n’en reviennent pas que 50 ans plus tard, ils ont toujours envie de composer des chansons et qu’ils ont encore du plaisir à jouer celles qu’ils ont écrites il y a près d’un demi-siècle. Il faut dire que The Zombies ont fait leurs premiers pas dans une période faste pour la musique anglaise. Ce sont les années 60 des Beatles et The Kinks. « C’était un temps très excitant pour un musicien puisque les frontières de la pop étaient abattues et nous étions très libres de composer comme nous l’entendions. Le public était beaucoup plus réceptif aussi à l’époque. Aujourd’hui tout est compartimenté et marginalisé lorsqu’on fait des expériences sonores. »

Le succès s’est peut-être fait attendre pour le groupe, mais ils reçoivent enfin la reconnaissance qui leur revient : « Still Got The Hunger s’est classé parmi le Billboard 100, ce qui est incroyable! » Le groupe joue maintenant devant des foules impressionnantes et continue de composer de la musique et d’enregistrer comme à l’époque. Le tout en ayant les moyens nécessaires pour faire de la musique comme ils le veulent. Ils seront de passage au National le 1er avril et croyez-nous, ce n’est pas un poisson d’avril.

http://www.evenko.ca/fr/evenements/11779/the-zombies/l-imperial/04-01-2017

Entrevue avec Suuns

SUUNS est de passage à Québec et Montréal cette semaine pour clore le cycle de tournée de son troisième album, Hold/Still paru à l’hiver dernier. Un an de concerts en condensé qui ramène déjà le groupe en studio. Le Canal Auditif a discuté avec Joseph Yarmush, guitariste et occasionnellement bassiste du quatuor montréalais.

LCA — Hold/Still est paru il y a tout près d’un an. Comment se sont passés les onze derniers mois pour SUUNS?

JY — Ça s’est super bien passé, mais ç’a été une année complètement folle. On a fait au moins quatre tournées en Europe et plusieurs autres en Amérique du Nord, alors on est maintenant vraiment bien avec notre matériel. On est plus « tight » et on commence à explorer davantage lorsqu’on joue les chansons. Sans dire qu’on part sur de longues improvisations, disons qu’on sort du cadre un peu plus.

Vous avez sorti vos trois albums à trois ans d’intervalle, j’imagine qu’au moment de lancer Hold/Still vous étiez un peu stressé par la pression du succès d’Images du Futur?

Le stress, on l’a ressenti pas mal plus en studio. On a procédé complètement différemment des deux autres. On est allé trois semaines en studio à Dallas avec du matériel incomplet et à la fin des trois semaines on devait avoir l’album prêt, mixage inclus. Beaucoup de morceaux sont sortis complètement transformés du processus et par l’approche de notre réalisateur (John Congleton), donc c’était stimulant aussi en quelque sorte, mais on stressait avec la pression du troisième album pis avec l’argent aussi… on finit toujours par penser à l’argent.

Avez-vous toujours enregistré en vous imposant cette rigueur?

Non, Images du Futur est issu de quelques séances studio qu’on a faites à Montréal. Ça n’a rien à voir avec la manière dont on l’a fait la dernière fois. Je ne suis même pas convaincu que c’était la meilleure chose à faire. Je ne pense pas qu’on va recommencer ça!

Est-ce que c’est ce contexte plus difficile qui fait de Hold/Still un album plus noir que ses prédécesseurs?

Tout le monde, parle d’un album plus noir. Je ne sais pas trop ce qu’il y a de noir là dedans à part la pochette (rires).

T’as raison, noir n’est peut-être pas le meilleur mot… Je dirais plutôt plus exigeant aux premières écoutes et plus chargé. Qu’en penses-tu?

Ouais, OK, je comprends. En fait, on ne met pas sur l’album plus que ce qu’on est capable de jouer sur scène. On se fie pas mal sur notre dynamique pour écrire. Mais, oui, je suis conscient qu’on ne laisse pas beaucoup de place à l’auditeur pour traverser l’album.

C’est drôle que tu évoques ce peu (et même pas) d’espace vide dans votre musique, parce qu’en même temps, j’ai l’impression que votre côté minimaliste et répétitif devient comme hypnotique et incite à la projection et à l’imagination.

On aime beaucoup la musique électronique et c’est un peu ce qu’on essaie d’importer de ce style à notre démarche. On aime quand chaque élément est placé à sa place et qu’il n’y a pas deux instruments qui font la même chose, quand chacun a son rôle. Donc, quand on compose, on essaie de placer le rythme à l’avant-plan, parce qu’on adore la grosse basse électronique, mais ça fait que des fois, j’ai vraiment de la misère à trouver de l’espace pour ma guitare, surtout qu’on fait rarement des accords, alors ça rend la tâche plus difficile encore.

Voilà une explication technique à ce drôle de sentiment qu’on a en écoutant SUUNS. La musique du groupe est à la fois « pleine », ou finie, mais « ouverte ».

Tu vois, c’est aussi pour ça que je joue de moins en moins de basse : il n’y a pas de place pour cet instrument dans ce que l’on fait. Et pour cette raison, je me rends compte que Hold/Still est notre album le plus cohérent, où il règne la plus grande cohésion, parce qu’on a utilisé un équipement limité pour le faire en peu de temps.

Donc, j’en comprends que tu n’as pas amené ta basse à Dallas?

(rires) Non, elle est restée chez nous. J’ai amené quelques pédales, mais, j’ai fini par juste utiliser le reverb naturel de mon ampli et ma pédale de délai.

Donc, cette semaine, à Montréal et Québec, on doit s’attendre à quoi de votre prestation? Des projections, des nouveautés?

Rien de tout ça. Mais on a fait faire pour cette tournée des grosses lettres gonflables S. U. U. N. S. On trouvait que c’était intéressant de s’afficher sur scène avec ça. Pour montrer notre côté plus léger. Pour faire un « statement » aussi que oui, notre musique est sérieuse, mais que c’est justement que notre musique. Nous, on est là pour faire passer une bonne soirée aux gens qui se déplacent. Mais à part ces lettres, c’est notre seule forme de préparation. On pense à une « setlist » cinq à dix minutes avant de monter sur scène et pour le reste, on se laisse aller avec l’esprit et l’ambiance du concert.

À Montréal et à Québec, vous serez précédé sur scène par Sarah Davachi. Comment l’avez-vous choisi?

Sarah est une pianiste de formation classique, mais qui joue ces derniers temps pas mal plus du drone… en fait ça dépend vraiment de quand tu la vois. Je l’ai vu en concert l’an dernier et elle était accompagnée d’un gars sur scène et ils jouaient sur des vieux synthés modulaires et c’était vraiment pété. Là pour jouer avec nous, elle sera en solo et reviendra à un son plus minimaliste, mais comme on dit en anglais, elle « set the tone » pour notre concert.

Sur votre page Facebook, il n’y a pas de dates inscrites au-delà de vendredi avant le 20 mai en Europe. Qu’est-ce qui vous attend?

Les concerts à Québec et Montréal, c’est notre célébration de notre dernière année. On fête chez nous la fin de la tournée. Les dates en Europe, c’est autre chose.

Planifiez-vous déjà un nouvel album et des séances studio?

On a déjà commencé le studio. Le but c’est de passer de quatre à cinq jours en studio par mois durant toute l’année pour accumuler entre dix et vingt chansons. On fait ça ici, à Montréal tout seul. On ne sait pas encore par qui on le fait mixer ou si on le fait par nous-mêmes, mais le but c’est de prendre ça plus relax.

Et c’est amplement mérité.

SUUNS en spectacle :
9 mars : Le Cercle (Québec)
10 mars : Club Soda (Montréal)

http://www.suuns.net/

Entrevue : Leif Vollebekk

« Cet album, j’ai l’impression que c’est moi pour la première fois. » C’est ainsi que le chanteur d’origine ontarienne, mais Montréalais d’adoption Leif Vollebekk décrit son sentiment face à Twin Solitude, son troisième disque en carrière, à paraître le 27 février sur l’étiquette Secret City Records. Un album plus personnel, qui témoigne d’une quête de liberté et de spontanéité dans sa démarche créative.

« Je savais que j’avais besoin d’un autre album, que je voulais en faire un que j’allais aimer », raconte Vollebekk attablé devant un café dans le sous-sol des locaux de Secret City Records à Montréal. Le constat est venu pendant la tournée qui a suivi la parution du disque North Americana en 2013, comme s’il avait parfois l’impression de chanter les chansons de quelqu’un d’autre : « Quand tu tournes en chantant tes propres chansons, tu fais face à ton projet beaucoup plus longtemps. […] J’ai réalisé que je me retrouvais de moins en moins dans mes chansons au fur et à mesure que je changeais comme personne ». Influencé par Bob Dylan et Neil Young, l’auteur-compositeur-interprète a aussi réalisé que l’étiquette de « chanteur folk » lui pesait : « Je ne me suis jamais vu comme un folk singer, mais c’est comme ça qu’on m’appelait. […] Et plus j’ai voulu rentrer là-dedans, plus je me suis coincé… »

Une rumeur a couru voulant qu’il se réfugie dans sa chambre d’hôtel après les concerts pour écouter Pink Moon, le dernier album de Nick Drake paru en 1972, deux ans avant la mort du chanteur. Une rumeur que Vollebekk s’empresse de démentir… en partie : « Je l’écoute peut-être une fois par mois, ou aux deux mois, surtout l’été. Je me couche sur le divan, j’ouvre les fenêtres, j’entends les autobus, les voitures, les enfants qui crient… et Pink Moon. C’est tellement serein, c’est juste parfait. […] Je ne veux rien imiter, mais cet album-là, son feeling, léger, mais avec beaucoup de poids en même temps, c’est le genre de chose que je voulais faire ».

S’affranchir de son propre carcan…

Cette quête de liberté s’entend dès les premières mesures de Vancouver Time, la chanson qui ouvre Twin Solitude, avec ses claviers et son chant d’inspiration soul. La chose peut surprendre, mais n’a rien d’étonnant quand on connaît l’admiration que Vollebekk voue à Ray Charles. « Quand j’écris une chanson facilement, sans trop y penser, ça marche toujours mieux que quand j’essaie de le faire », dit-il pour tenter d’expliquer comment cette spontanéité s’est manifestée dans le processus de création. En fait, le musicien dit avoir voulu retrouver un peu de son adolescence : « J’ai écrit beaucoup de chansons quand j’étais au secondaire. Des chansons horribles, mais je les écrivais tellement vite que je n’avais pas le temps de les critiquer parce que j’en avais déjà faite une autre. […] Il faut juste laisser les choses aller. »

C’est ainsi qu’une chanson comme Into the Ether est née pendant qu’il expérimentait avec un synthétiseur, tandis qu’Elegy lui est venue pendant qu’il se baladait à vélo à travers Montréal. Quant à Michigan, elle a été composée sur une guitare à moitié accordée avant d’aller au lit. « Je n’ai pas le sentiment d’avoir écrit ces chansons-là. Elles sont venues comme si elles étaient déjà toutes écrites avant. »

Leif Vollebekk a aussi l’impression de s’être accordé un plus grand espace de liberté dans les paroles, même si l’on y retrouve certains de ses thèmes de prédilection, comme l’amour (souvent insaisissable), les récits de voyage, l’immensité de la nature. « J’ai l’impression que les chansons sont un peu comme des rêves, explique-t-il. Un rêve, c’est impossible à expliquer, à définir. L’histoire peut être la même d’un rêve à l’autre, mais le feeling est différent. » Le chanteur a également voulu briser certaines règles qu’il s’était imposées à lui-même : « Si Bob Dylan dit “téléphone cellulaire” dans une chanson, on a l’impression que ça vient briser la magie. Mais si Kendrick Lamar le fait, il n’y a pas de problème… Mais c’est quoi la différence? »

La liberté, oui, mais dans l’ordre et la symétrie…

Autant Twin Solitude se veut un exercice de liberté, autant la séquence des chansons semble avoir été orchestrée avec minutie. Ainsi, la première moitié de l’album se veut plus soul, avec les claviers à l’avant-plan, tandis que la seconde partie revient à une facture plus folk, où les guitares reprennent leur droit, jusqu’à la finale orchestrale sur Rest, qui témoigne des influences scandinaves de Vollebekk (il a des origines norvégiennes, a étudié la philosophie en Islande et aime Sigur Rós).

« C’est comme si ça m’avait pris du temps pour rattraper mon subconscient qui, lui, avait tout planifié », explique le chanteur pour justifier l’ordre des chansons. « C’est par après que j’ai réalisé que c’était d’abord les claviers, puis les guitares, mais ce n’était pas pensé comme ça au départ. Mais ça fonctionne! C’est comme s’il n’y avait pas eu d’autre manière de faire. C’était supposé être comme ça… »

Leif Vollebekk se dit également privilégié d’avoir pu s’entourer de collaborateurs chevronnés qui lui ont permis de réaliser sa vision, à commencer par l’ingénieur Dave Smith (du studio Breakglass), du mixeur Oz Fritz (qui a travaillé avec Tom Waits), et de musiciens comme Sarah Pagé (The Barr Brothers), Olivier Fairfield (Timber Timbre) ou encore le bassiste Shahzad Ismaily. Mais là encore, c’est en priorisant la liberté d’exécution que Vollebekk a obtenu ce qu’il voulait : « Tu ne trouves pas quelqu’un de bon pour ensuite le contraindre à faire ce que tu veux. Oui, tu peux leur expliquer un peu ce que tu recherches, mais en général, ce qu’ils vont faire par instinct, c’est infiniment mieux que ce que tu voulais au départ… »

« Il n’existe pas de génie littéraire sans liberté d’esprit », disait Toqueville, écrivain français du XIXe siècle. Mais ça vaut pour la musique aussi, non?

http://www.leifvollebekk.com/