Critiques

ignorance

The Weather Station

Ignorance

  • Fat Possum Records / Next Door Records
  • 2021
  • 41 minutes
8
Le meilleur de lca

Elle a toujours placé la voix à l’avant-plan, comme une façon d’attirer l’attention sur ses textes. Mais sur son nouvel album, la Torontoise Tamara Lindeman, aussi connue sous le nom de The Weather Station, s’est donné pour défi d’enrober ses chansons d’arrangements sophistiqués. Loin de diluer la portée de sa poésie, cette approche en renforce le côté rassembleur, lui donnant une nouvelle puissance émotive.

En dix chansons, Lindeman explore sur Ignorance tout ce qui ne tourne pas rond avec le monde : le capitalisme sauvage, les changements climatiques et notre difficulté à connecter avec les autres. Quand on y pense sérieusement, il semble tout à fait naturel que des thèmes aussi universels soient appuyés par des musiques plus ambitieuses, et où la force du groupe devient un antidote face à ce destin qui nous guette.

Ainsi, pour la première fois de sa carrière, Lindeman a écrit ses chansons au piano plutôt qu’à la guitare. Mais surtout, elle en a elle-même élaboré tous les arrangements avant de les présenter à son groupe. Pour ceux et celles qui ont suivi le parcours de Lindeman depuis ses débuts, le résultat est forcément surprenant, elle qui s’est attiré des comparaisons avec Joni Mitchell et Bill Callahan pour sa folk épurée et à fleur de peau. Mais on aurait tort de voir dans cette quête d’un son plus sophistiqué une sorte de reniement du genre folk dans son essence. Au contraire, la démarche est la même et consiste à trouver la musique qui conférera le plus de pouvoir au texte.

Chaque chanson possède une couleur qui lui est propre, et qui justifie pareil virage esthétique. Sur Robber, c’est la présence d’un saxophone qui transporte la poésie de Lindeman vers de nouvelles contrées, sur un texte d’une rare lucidité qui décortique les mécanismes sournois du capitalisme ordinaire, celui qui abuse des plus démunis en toute impunité : 

« No, the robber don’t hate you, he had permission

Permission by words, permission of thanks

Permission by laws, permission of banks

White table cloth dinners, convention centers

It was all done real carefully ».

– Robber

Le travail des percussions est particulièrement inventif, avec une utilisation judicieuse de toutes les sonorités qu’offrent baguettes et cymbales, entre autres sur l’excellente Separated ou sur la presque dansante Heart. Pourtant, le jeu du batteur Kieran Adams reste assez mécanique dans l’ensemble. Là encore, il s’agit d’un choix conscient de Lindeman, comme elle l’a elle-même indiqué : « Je me suis rendu compte que moins d’émotion il y avait dans le rythme, plus il y avait de l’espace pour l’émotion dans le reste de la musique, et plus grande était ma liberté sur le plan de la voix ».

La musicienne a d’ailleurs trouvé le complice parfait pour enrober sa musique d’un vernis plus lustré, mais sans perdre en authenticité. En effet, la réalisation signée Marcus Paquin (Arcade Fire, The National) se révèle d’une grande justesse, plaçant tour à tour l’accent sur la voix et sur les différentes textures instrumentales, sans que l’une l’emporte sur les autres. Deux chansons bénéficient aussi d’arrangements de cordes du très prolifique Owen Pallett, dont la magnifique ballade Trust.

Lindeman a récemment vanté le travail de Weyes Blood, dont le génial Titanic Rising réussissait aussi à concilier sensibilité folk et splendeur orchestrale. Mais je vois aussi des similitudes entre le parcours de The Weather Station et celui de Joni Mitchell. Au milieu des années 70, la légende du folk s’est mise à explorer du côté du jazz pour élargir sa palette harmonique. Comme quoi le folk n’est pas qu’une fin en soi. Il peut aussi servir de porte d’entrée vers d’autres univers, y compris celui où la richesse orchestrale se place au service de la poésie afin d’en magnifier l’impact.