Critiques

The Bug

Fire

  • Ninja Tune Records
  • 2021
  • 52 minutes
8
Le meilleur de lca

Le musicien et réalisateur britannique Kevin Martin a emprunté de nombreux pseudonymes depuis ses débuts il y a une vingtaine d’années, et chacune de ces identités a mis l’accent sur l’un ou l’autre des éléments qui forment l’éventail de ses influences: jazz et grindcore pour GOD, techno et hip-hop pour Techno Animal, dub pour King Midas Sound et, dans le cas qui nous intéresse ici, grime et dancehall pour The Bug. L’essentiel à retenir et que tous les projets de Martin réunissent toutes ces influences à la fois, dosées de différentes façons, et qu’ils sont tous portés par un fort esprit de collaboration.

De toutes ces incarnations, The Bug est sans contredit la plus marquante. L’intention de départ, soit de créer l’alliage de musiques parfait pour un soundsystem adapté à son époque, a été actualisée à peu près parfaitement avec l’album London Zoo lancé en 2008. Une sonorité immense quelque part entre King Tubby, Public Enemy et Swans était conjurée, et tous les toasters, rappeurs et chanteurs intégrés au projet élevaient l’ensemble sans perdre un iota de leur nature. Avec Angels and Demons, paru en 2014, Martin élargissait la palette de The Bug en donnant au projet un concept de dualité qui diluait du même coup certaines de ses forces.

En 2021, le projet a été réanimé pour Fire, un album plus proche de London Zoo que toute autre manifestation de The Bug depuis 2008. Il serait permis de croire qu’un retour à une sonorité d’il y a plus de 12 ans et à une méthode sensiblement inchangée pourrait mener à un résultat émoussé, moins stimulant ou surprenant qu’auparavant; Fire a cependant une force de frappe ahurissante qui s’explique en grande partie par le contexte des deux dernières années. Kevin Martin nous a habitués à des ambiances apocalyptiques, mais quand il ouvre un album avec un monologue de son vieux complice Roger Robinson (le partenaire du projet King Midas Sound) parlant du déclin de l’espoir et des libertés, de vaccins inévitables et de contacts humains restreints à un petit écran, ce qui aurait été décrit comme une dystopie à l’époque de London Zoo commence à ressembler un peu trop fidèlement à la réalité pour ne pas donner la chair de poule. Cette impression de pertinence renouvelée et cette intensité du désespoir ne dérougissent pas d’un bout à l’autre de l’album.

Quelques collaborateurs de longue date sont encore présents (le susmentionné Robinson, l’habitué du projet Flowdan, le vieux routier du grime Manga St. Hilare). À ces voix attendues viennent s’ajouter de nouveaux invités (notamment l’omniprésente Moor Mother, l’impressionnante FFSYTHO et un toaster jamaïcain dénommé Nazamba) qui insèrent leur style personnel dans The Bug, prouvant que le projet, s’il est bien alimenté, peut encore faire des ravages. En ces temps de crise, on n’a peut-être pas besoin de se faire rappeler par un musicien que le feu est pris, mais un album aussi bien formulé que Fire peut aussi aider à mettre le feu au cul.