Critiques

TEKE::TEKE

Shirushi

  • Kill Rock Stars / Ray-On
  • 2021
  • 41 minutes
8
Le meilleur de lca

L’épopée du groupe montréalais TEKE::TEKE est fascinante. Créé d’abord comme un hommage au guitariste japonais Takeshi « Terry » Terauchi, le combo a peu à peu intégré des compositions originales à son répertoire pour gagner en notoriété, jusqu’à signer avec le réputé label américain Kill Rock Stars en novembre dernier. Et voilà que la légende prend forme avec un premier album, l’explosif Shirushi.

En cherchant le sens de l’expression « Teke Teke » sur Internet, on tombe d’abord sur une légende japonaise au sujet du fantôme d’une écolière victime d’intimidation qui aurait été coupée en deux par un train après avoir été attachée sur la voie ferrée. TEKE::TEKE a beau dire que son nom n’a rien à voir avec cette histoire et qu’il réfère plutôt à une onomatopée du bruit d’un riff de guitare, la légende installe une aura de mystère qui s’agence très bien avec la musique de la formation.

Car le rock de TEKE::TEKE se veut très cinématographique, inspiré qu’il est par les trames sonores japonaises des années 60 et 70. On pense aussi à Ennio Morricone ou au cinéma de Quentin Tarantino (Kill Bill est la référence qui s’impose ici). Même sans saisir le sens des paroles, on n’a aucun mal à imaginer ces musiques en appui à un film d’aventures avec, pourquoi pas, « le héros attaché par le cou sur la voie ferrée », comme le chantait Robert Charlebois sur Fu Man Chu en 1972.

Mais ce premier album complet du septuor (tiens tiens, sept musiciens, comme dans Les Sept Samouraïs d’Akira Kurosawa…) se résume à beaucoup plus qu’un pastiche de surf-rock japonais. En intégrant des éléments de punk, de garage rock et même de post-rock, TEKE::TEKE arrive à donner un vernis contemporain à ses chansons. Si la démarche peut rappeler celle d’autres formations combinant l’esthétique du psych-rock aux musiques du monde (des noms comme Khruangbin, Altın Gün ou King Gizzard & the Lizard Wizard viennent en tête), le son du groupe montréalais demeure unique. Ça tient en bonne partie à l’intégration d’instruments traditionnels comme la shinobue (une flûte de bambou) et le taishōgoto (un genre de harpe), mais aussi à la voix magnétique de Maya Kuroki, au timbre à la fois doux et rugueux.

TEKE::TEKE a beau susciter le buzz depuis quelques années déjà (en fait depuis la sortie du EP Jikaku en 2018), il y avait quand même un piège qui guettait le groupe avec ce premier album complet. Ainsi, la question était de savoir si la bande pourrait susciter une proposition suffisamment étoffée pour aller au-delà de l’effet de curiosité qui vient nécessairement avec un tel mélange des genres (et de styles).

La réponse est sans équivoque. Dès le premier titre, la tornade Kala Kala, il est clair que TEKE::TEKE possède un sens aigu pour les envolées musicales cosmiques. Les rythmiques sont inventives, et les guitares dégoulinantes de distorsion, même si la flûte confère à la musique quelque chose d’ésotérique. La suivante Yoru Ni est du même acabit, combinant une esthétique de rock psychédélique à la United States of America et un côté à la Nancy Sinatra dans le ton et la livraison vocale.

La formation ne se contente pas non plus de tout miser sur son instrumentation hors normes, mais arrive à varier les ambiances en renforçant certains éléments à certains moments précis, comme quand les cuivres s’emballent en finale de l’épique Meikyu, ou dans le côté très « musique de cirque » de Barbara. Le guitariste Serge Nakauchi Pelletier (Pawa Up First), principal compositeur du groupe, montre aussi son talent pour les orchestrations fines sur la somptueuse Tekagami en conclusion.

J’ignore si la recette de TEKE::TEKE est faite pour durer. Il est parfois ardu pour un groupe ayant une signature sonore si distinctive d’arriver à se renouveler. L’avenir nous le dira, mais en attendant, ce premier album est franchement réussi.