Critiques

Special Interest

Endure

  • Rough Trade
  • 2022
  • 44 minutes
8
Le meilleur de lca

En 2020, le quatuor électro-punk louisianais Special Interest a écarquillé bien des yeux et conquis bien des oreilles avec la sortie de son deuxième long format, The Passion Of. Cette création, revendicatrice et rafraîchissante à la fois, proposait une réelle modernisation de la musique punk et ses dérivés.

Deux ans plus tard, le groupe, mené par l’artiste multidisciplinaire afro-américaine Alli Logout, revient à la charge avec un troisième album en carrière. Intitulé Endure, ce nouvel opus, autoproduit par le groupe lui-même, a été enregistré au studio HighTower situé en plein cœur de La Nouvelle-Orléans.

Après avoir lancé The Passion Of, la formation, réputée pour présenter des concerts cathartiques, a été contrainte de cesser ses activités, COVID-19 oblige. Inspiré par la morosité pandémique et les soulèvements antiracistes de l’été 2020 — insurrections qui ont suivi l’assassinat de George Floyd par des policiers de Minneapolis —, Special Interest a dû remettre l’ensemble de ses certitudes, créatives et idéologiques, en question.

De prime abord, c’est le travail de Ruth Mascelli (synthés, boîtes à rythmes) qui a forcé le groupe à emprunter une nouvelle tangente sonore. En s’immergeant sans ménagement dans la techno et la house music qui sévissaient au début des années 90, elle a passablement renouvelé le son de la formation. Ensuite, c’est l’approche vocale plus mélodique de Logout qui est venue achever cette transformation. Même si sa fougue habituelle est toujours vivante, l’infatigable meneuse avait envie d’exploiter les possibilités infinies de sa voix afin de s’en servir comme un instrument à part entière.

Le ton insurrectionnel des textes de Logout, lui, est demeuré intact. Dans Concerning Peace, l’artiste fait un plaidoyer pour l’utilisation de la violence en cas de stricte nécessité :

Violence

In its complexity

Is the only tool

Against indignity

– Concerning Peace

Dans la conclusive LA Blues, elle exprime une certaine lassitude face à l’incurie de nos dirigeants, et d’une certaine partie de la population, concernant ces changements climatiques en progression. Avec une voix de fausset, Logout nous balance sans gêne sa vérité :

The end of the world is just a destination

That I had to grow to love

– LA Blues

Endure propose plusieurs pièces hautement groovy dont la sublime (Herman’s) House. Sur cette rencontre entre la new wave dansante des B-52’s et l’électro-punk de la formation Le Tigre, Logout nous raconte l’émouvante histoire du militant Herman Wallace, un afro-américain injustement condamné à 40 ans d’isolement pour le meurtre d’un gardien de prison. Wallace a rendu l’âme quelques jours après qu’un juge ait annulé sa condamnation. Il est décédé des suites d’un cancer…

Moins abrasif que le précédent effort, le jeu de guitare de Marie Elena est toujours aussi inventif, s’amusant habilement avec les dissonances. Gros coup de cœur pour les lignes de basse entraînantes et décapantes de Nathan Cassiani.

Special Interest nous offre également la chanson la plus pop de son répertoire avec Midnight Legend. Kurdish Radio a pour sa part des liens de filiation avec ce que crée Santigold. Le trio punk / industriel, formé des successives My Displeasure, Impulse Control et Concerning Peace, constitue le moment fort de l’album, du moins pour l’auteur de ces lignes.

Endure est sans aucun doute l’album le mieux réalisé de la carrière de Special Interest. Même si on y entend une œuvre transitionnelle qui laisse présager le meilleur pour l’avenir de la formation, cette recette de colère contestataire et d’euphorie dansante fonctionne toujours très bien.