Critiques

Snail Mail

Valentine

  • Matador
  • 2021
  • 32 minutes
8
Le meilleur de lca

Une voix frêle s’élevant au-dessus de doux accords de synthés et puis, sans crier gare, un refrain explosif, aux accents grunge… C’est ainsi que s’ouvre Valentine, deuxième album de l’Américaine Snail Mail (Lindsey Jordan). Nous arrivant trois ans après le très réussi Lush, cette nouvelle offrande propose un indie rock plus varié dans ses influences, et porté par un heureux mélange d’audace et de vulnérabilité.

Jordan avait à peine 18 ans quand elle a lancé son premier disque complet en 2018. Fortement influencés par le son « indie » des années 90, d’Elliott Smith à Liz Phair en passant par Avril Lavigne et les Cranberries, les dix titres de ce premier opus avaient montré une jeune auteure-compositrice-interprète de grand talent, capable d’enrober ses questionnements sur l’amour, l’amitié et ses problèmes de dépendance dans des mélodies simples et accrocheuses, comme si tout lui venait facilement. L’album avait été encensé par la critique et Pitchfork en a fait une de ses chouchous, tandis que Rolling Stone l’a qualifiée de « prodige de l’indie rock », rien de moins.

Tout ceci a sans doute créé des attentes démesurées pour ce deuxième album, et le risque que Jordan se casse la gueule était bien réel. On peut se demander d’ailleurs si tout ce succès à un si jeune âge n’a pas été lourd à porter pour elle. Après une rupture douloureuse, elle a abouti dans un centre de désintoxication en Arizona, où elle est restée durant six semaines sans même qu’elle puisse amener sa guitare.

Ironiquement, c’est pendant ce séjour qu’elle a commencé à imaginer la structure et les arrangements pour son futur album, du moins s’il faut en croire le communiqué de Matador. Peu importe la manière, le résultat est que Valentine se veut en effet plus riche dans ses textures, avec davantage de synthés et aussi de beaux arrangements de cordes (entre autres sur la délicate Light Blue), comme si le fait d’avoir été privée de sa guitare avait forcé Jordan à élargir son champ des possibles. Il s’agissait d’ailleurs de la seule faiblesse de Lush, cette homogénéité dans l’instrumentation.

Sans nécessairement réinventer la roue, Jordan relève ici le défi d’arriver à renouveler son langage indie rock sans renier son passé. Travaillant avec le réalisateur Brad Cook (Bon Iver, Waxahatchee), elle alterne brillamment entre titres plus rock destinés à brûler les planches (la pièce-titre, Glory) et ballades plus intimistes qui montrent un visage qu’on n’avait pas vraiment vu sur Lush (la presque country c. et al., ou la très jolie Mia en conclusion qu’on croirait sortie d’une comédie musicale).

Les textes de Jordan sont encore une fois très portés sur l’introspection, tandis qu’elle dissèque les tourments de la jeune vingtaine selon une perspective queer trop souvent marginalisée dans le milieu indie. Si le ton était parfois un peu adolescent sur Lush, elle montre une belle lucidité cette fois-ci, résultat peut-être des remises en question ayant accompagné son succès précoce. Sur l’excellente Ben Franklin, elle se rappelle un amour passé tout en tentant de combattre ses propres démons intérieurs :

« Lived on, but nothing feels true

Sometimes I hate her just for not being you

Post rehab, I’ve been feeling so small

I miss your attention, I wish I could call ».

Ben Franklin

Le concept de hype est un phénomène dangereux. Plusieurs mélomanes s’en méfient – souvent avec raison, parfois à tort – et n’hésitent pas à rejeter tout ce qui bénéficie d’une gloire trop rapide à leur goût. En élargissant sa palette sonore et en ralentissant quelque peu le tempo, Snail Mail fait la preuve qu’elle n’était pas un feu de paille et qu’elle a plus d’un tour dans son sac. En même temps, elle n’est pas tombée dans le piège inverse en retournant à l’esthétique lo-fi de son premier EP. Au contraire, Valentine puise sa force dans la richesse de ses textures, sans qu’on y perde une once de puissance émotive. Comme quoi il y a parfois une vie après la hype.