Critiques

Raum

Daughter

  • Yellow Electric
  • 2022
  • 61 minutes
7,5

Les derniers mois que nous avons vécus collectivement (disons environ 23 ou 24 mois, juste comme ça, sans raison particulière) se prêtent à merveille à une trame sonore de musique ambiante glauque et de drones atmosphériques. C’est juste moi? L’ambient tel qu’il est couramment pratiqué de nos jours est souvent créé seul ou à deux, demande relativement peu d’espace, d’équipement et de mouvement de la part des musiciens, et exprime tour à tour une légèreté insoutenable et une lourdeur apaisante, un chatouillement dans l’oreille et une couverture lestée. Ça ne reflète pas un peu votre mode de vie pandémique, ça?

Liz Harris est experte de cette approche depuis bien plus que 23 mois. Depuis ses premiers albums en solo sous le nom de Grouper au milieu des années 2000, elle tisse ses compositions à partir de sonorités de piano, de guitare, de voix et de bruits trouvés, qu’elle étire, réverbère et tourne en boucles. Harris a l’habitude des collaborations passagères, et son partenaire pour le projet Raum, Jefre Cantu-Ledesma, a eu un parcours similaire au sien. Après plusieurs albums avec son groupe Tarentel, il a lancé des albums de drone tonitruant et de synthés marécageux qui flirtaient autant avec le vaporwave qu’avec le shoegaze.

Raum avait déjà existé le temps d’un court album en 2013, puis s’était réuni pour accompagner les créations d’un ami commun au duo, le cinéaste Paul Clipson, pour un projet dans un désert états-unien. Au début de 2018, Clipson est mort, et les deux musiciens ont décidé de réexplorer le matériel qu’ils avaient créé dans le désert et de le manipuler davantage pour rendre hommage à leur ami.

Dès la première pièce, Walk Together, la présence de Clipson est évoquée par le bruit d’un projecteur à bobines de pellicule, médium de prédilection du cinéaste. On imagine facilement le bruit de ce projecteur – le ventilateur qui empêche la lampe de brûler, le tic-tic-tic de l’engrenage qui fait défiler le celluloïd – accompagnant l’expérience de création quand ces trois personnes étaient physiquement ensemble. Dès le départ, bref, l’absence et le deuil sont palpables.

Les sept pièces de l’album se fondent l’une dans l’autre, faites pour être écoutées d’un trait. L’ensemble est égal à la réputation de Harris et de son comparse: c’est un mélange bien dosé d’instrumentation manipulée et de bruit naturels (dont les sempiternels chants d’oiseaux, une sonorité universellement appréciée, mais franchement surutilisée en musique ambiante). Tout est disposé avec goût, et les mouvements s’enchaînent lentement sans jamais s’incruster trop longtemps. Quand le duo trouve un motif particulièrement envoûtant, comme dans la pièce finale de l’album (Passage), il le laisse se développer longuement par de subtiles mutations.

Si vous êtes de ceux que la musique ambiante laisse de marbre, Daughter n’y changera sûrement rien. Pour les autres, c’est une œuvre touchante et expressive dont le propos se devine aisément dans la musique, malgré l’absence de paroles. C’est un autre bel album dans le parcours à peu près irréprochable de Liz Harris, et un beau point de départ pour explorer la discographie de Cantu-Ledesma.