Critiques

Nothing

A Short Story of Decay

  • Run For Cover Records
  • 2026
  • 41 minutes
7,5

Nothing, le groupe shoegaze adjacent grunge à géométrie variable de Philadelphie mené par Domenic Palermo, est de retour avec un cinquième album. Voilà une excellente raison pour moi de sortir brièvement de ma retraite de critique musical.

Pourquoi? Parce que c’est dans les pages immatérielles du blogue que vous lisez présentement que j’ai publié en 2014 la critique de leur premier album (Guilty of Everything). C’est juste parce qu’il est sorti sur l’étiquette Relapse que le groupe a attiré mon attention. Je ne les connaissais pas du tout et j’ai écouté l’album rapidement à deux reprises avant de pondre mon texte. Résultat : c’est l’une des seules notes attribuées que j’ai regrettée. Avec le recul, et en tenant compte de l’importance que ce disque a eue dans ma vie, son 7,5 aurait dû être un 9,5. C’est le meilleur album du groupe, fight me.

J’en dois une à Nothing, donc, même si j’ai encensé les albums suivants peut-être plus qu’ils ne le méritaient vraiment (surtout Dance On The Blacktop). Cela dit, le pire disque de la formation demeure bien supérieur aux offrandes de beaucoup de leurs contemporains de ce que nous pourrions appeler le néo-shoegaze.

À leur cinquième album, beaucoup de groupes commencent à s’essouffler ou à recycler leurs formules. Pas Nothing. Le collectif de Philadelphie poursuit au contraire sa mue avec une détermination presque obstinée. Relapse n’est plus de la partie, mais Run For Cover Records a repris la balle au bond. Depuis sa formation en 2011, Palermo n’a jamais cessé d’aiguiser son écriture, transformant son dream-rock initial en une matière plus âpre, plus ironique, et surtout plus singulière.

Là où certains de leurs contemporains choisissent le confort du retour aux sources, Domenic “Nicky” Palermo prend le chemin inverse. Sur A Short History Of Decay, il avance, quitte à désarçonner. Plus qu’un simple album, le disque a des petits airs de renaissance artistique. Le line-up mouvant autour de l’auteur-compositeur donne le sentiment que Nothing n’est plus un groupe au sens traditionnel, mais plutôt le laboratoire de création personnel d’un artiste en perpétuelle transformation. Ici, il s’éloigne franchement de ses racines hardcores pour explorer une forme de vulnérabilité lucide : la musique n’efface pas les cicatrices, elle les rend supportables, parfois même lumineuses.

Dès l’ouverture, never come, never morning (sans majuscules, comme tous les titres de l’album) propose une immersion totale. La batterie de Zachary Jones, précise et enveloppante, érige un mur sonore où les guitares saturées semblent engloutir la voix de Palermo. Puis, dans un sursaut final, la chanson s’élance: pour une première fois dans une toune de Nothing, si je ne me trompe pas, des cuivres surgissent comme un appel triomphal, extirpant le chant du tumulte pour le porter vers une clarté inattendue.

La deuxième chanson, cannibal world, bifurque vers une euphorie sombre, presque nihiliste. Le groupe y injecte une énergie électronique frénétique qui évoque la culture drum and bass des années 1990 ou Atari Teenage Riot sur les valiums. Les guitares de Doyle Martin (lui-même capitaine de son bateau à ses heures avec les plus qu’excellents Cloakroom) se superposent à des programmations percussives fébriles, créant un vertige sonore proche de l’ivresse. Pourtant, sous cette décharge d’adrénaline, les paroles laissent filtrer un doute existentiel qui fissure l’euphorie. C’était le premier extrait et c’est ma chanson préférée de l’album, pas le choix de l’admettre. J’en aurais pris plein d’autres pareilles!

On revient en territoire plus connu avec la chanson-titre, une chanson très très influencée par le groupe favori de Palermo : My Bloody Valentine. Efficace et peut être la plus entraînante de l’album, malgré qu’on y décèle une solide mélancolie nostalgique. À mon grand bonheur, cette même mélancolie s’intensifie sur the rain don’t care, presque country sur les bords, et une autre très bonne chanson triste intitulée purple strings.

Le clou du disque en matière d’énergie arrive tout de suite après avec toothless coal. Une introduction bruyante, presque nü-metal, ouvre un ouragan sonore qui aspire l’auditeur. Palermo adopte une distance émotionnelle, distillant des images fragmentées où se mêlent décadence, fatigue et obsession créative. La basse de Bobb Bruno ancre le morceau dans une tension constante, tandis que les guitares additionnelles de l’ami Nick Bassett (de Whirr, à la production) ajoutent une dimension à la fois rugueuse et douce, presque irréelle. Du Nothing pur jus.

Tout n’est pas irréprochable pour autant et les derniers moments de l’album me laissent légèrement sur ma faim. Par exemple nerve scales, avec ses arpèges, séduit par sa délicatesse, mais rompt l’équilibre. Chaque fois qu’ils essaient de sonner comme Radiohead, je décroche un peu. Cette tentative plus rock nineties, bien que sincère, semble décalée face à la rugosité qui fait la force du groupe. L’expérimentation est louable, mais je sens que je vais finir par skipper. La conclusive essential tremors flirte elle aussi avec un style de rock un peu daté qui me rejoint moins, même si son texte qui évoque le diagnostic de Parkinson de Palermo est très beau.

En bref, je vais lui donner la même note que j’avais donnée au premier. Vais-je le regretter dans quelques années? L’avenir nous le dira. C’est un disque imparfait, heurté, parfois chaotique, mais intensément humain. En assumant ses erreurs et en se résignant à vieillir dans le rock avec tout ce que cela implique, Palermo signe sans doute son album le plus affirmé, celui où il cesse enfin de fuir son passé.

La suite risque d’être très intéressante.

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