Critiques

Nick Cave

B-Sides & Rarities (Part II)

  • Mute Records
  • 2021
  • 92 minutes
8,5
Le meilleur de lca

En 2005, Nick Cave et ses Bad Seeds ont offert un énorme cadeau à leurs fans en sortant un triple album qui compilait presque toutes les faces B et autres raretés captées lors de leurs nombreuses sessions de studio. Pour un groupe de la trempe de ce collectif à géométrie variable formé de musiciens tous plus talentueux les uns que les autres, cela représentait un impressionnant lot de 56 chansons qui tirent dans toutes les directions et dressent un portrait plus exhaustif de l’évolution fulgurante de Nick Cave et ses mauvaises graines. On y retrouvait davantage de superbes ballades (Blue Bird, Sail Away), de formidables délires (Scum, God’s Hotel ou la reprise hallucinée du Tower of Song de Cohen), des envolées cabotines rarement entendues dans le cadre de l’œuvre principale (King Kong Kitchee Kitchee Ki-Mi-O, Black Betty, That’s What Jazz is to Me) ainsi que des contributions à diverses trames sonores (la pièce cachée de la compilation du premier film de X-Files, Time Jesum Transeuntum Et Non Riverentum, ou encore l’excellente version de Red Right Hand entendue dans le beaucoup moins excellent Scream 3). Bref, du gros gros plaisir pour le fan légèrement ou profondément complétiste de l’artiste.

16 ans plus tard, le maestro en ajoute une couche avec un nouveau volume de curiosités regroupées. Si le premier volet couvrait la carrière du groupe de 1984 à 2005, on se retrouve ici avec la suite directe de la première partie, qui commence à l’époque de Dig!!! Lazarus Dig!!! et se termine bien sûr à celle de Ghosteen. C’est une période fort intéressante de la carrière de Nick Cave. C’est au cours de ces années qu’il a délaissé progressivement le format de la chanson rock classique pour se tourner vers une proposition musicale plus éthérée et émotive. C’est également au cours de ces 15 dernières années que son écriture est devenue beaucoup plus impressionniste et personnelle, résultat direct de l’influence grandissante de son acolyte Warren Ellis. Bref, le Nick nouveau est une créature complètement différente de celle qui hurle O’Malley’s Bar dans la première partie de cette collection. Certains s’en plaindront, les autres accueilleront avec enthousiasme la généreuse portion d’inédits que l’on retrouve au fil de ces 27 chansons additionnelles.

La compilation s’ouvre avec un trio de face B de l’époque du cycle de Dig!!!, soit 2007-2008. Little Firing Squad aurait selon moi dû être ajoutée à l’album, en sa qualité indéniable de ver d’oreille. Fleeting Love et Accidents Will Happen possèdent également un certain charme, sans s’avérer aussi essentielles. Ensuite, on y retrouve une magnifique composition de Jeffrey Lee Pierce chantée en duo avec Debbie Harry dans le cadre d’une compilation de démos du regretté leader de The Gun Club enregistrés par ses amis, ainsi qu’une nouvelle mouture de la reprise du Avalanche de Cohen, qui ouvre bruyamment From Her to Eternity, le tout premier album des Bad Seeds. Ici, la version piano, violon et voix commise par Cave et Ellis, contraste beaucoup avec celle enregistrée en 1984. La plus vieille pièce de cette nouvelle offrande s’intitule Vortex et elle est demeurée jusqu’ici inédite. C’est une version très primitive et lumineuse de When My Love Comes Down de Grinderman, qui s’avère totalement différente de celle qui se retrouve sur le premier album de ce formidable projet parallèle rock des Bad Seeds qui aura finalement contribué à faire fuir pour de bon le plus vieux collaborateur de Nick, Mick Harvey.

Les trois chansons qui suivent sont toutes issues des sessions d’enregistrement du monumental Push The Sky Away. Ceux qui ont acheté l’album en format vinyle dès sa sortie possèdent déjà les poèmes électriques Needle Boy et Lightning Bolts, distribués sur un 45 tours dans la pochette de la première édition. Animal X apparaissait elle aussi sur un 45 tours, celui-là très limité et vendu dans le cadre d’une édition du Record Store Day. L’excellente Give Us a Kiss, chanson enregistrée pour le docu-fiction 20 000 Days on Earth apparaît ici sûrement parce que ça aurait constitué un crime de ne pas l’intégrer. Elle est suivie d’une grandiose version en spectacle et avec chorale de la chanson titre du 15e album des Bad Seeds.

Le reste de l’album est composé du matériel à la fois le plus doux et le plus intense de la carrière du musicien. Vous l’aurez deviné : tout ce qui a été enregistré en extra lors des sessions de Skeleton Tree et de Ghosteen. C’est ce qui occupe la part du lion de cette nouvelle collection. Ces chansons commandent toute l’attention de l’auditeur, qui doit entrer dans une certaine forme de méditation pour bien ressentir les propos déchirants et imagés de l’auteur-compositeur qui est littéralement devenu une nouvelle version de lui-même en vivant le deuil de son fils. Comme le Nick Cave hystérique de The Birthday Party, cette version de l’homme n’est pas pour tout le monde. Personnellement, je l’adore et j’ai éprouvé énormément de plaisir à découvrir Euthanasia, Big Dream with Sky, la pièce-fleuve King Sized Nick Cave Blues ainsi que les versions embryonnaires de Skeleton Tree, Bright Horses, Girl In Amber et Waiting For You.

À ce point-ci, il existe probablement une version de Nick Cave pour chaque émotion vécue et qu’il me reste à vivre. C’est un artiste qui demeure fascinant et une face B tirée de son œuvre est instantanément plus intéressante que 99% de la musique grand public dont nous sommes bombardés sans cesse. Cette compilation, tout comme la précédente, sera évidemment essentielle pour les fans. Elle est beaucoup moins rock et beaucoup moins drôle que sa première partie, bien sûr. Cela dit, personne ne peut rester indifférent devant tant de beauté austère. À défaut d’aller à l’église, l’écoute de la musique de Cave à cette étape de de sa carrière est probablement le plus près que je me suis approché de ma vie de l’état de grâce que procure la prière à certains individus louches. Je niaise même pas.

Je n’en dis pas davantage pour vous convaincre et je vous laisse avec les premières paroles de Earthlings, qui ferment la galette et qui tombent drôlement à pic pour le prochain week-end.

Children halloweened in sheets

Go running up and down the streets

I thought these ghosts had gathered here for me

I thought these songs would one day set me free

– Earthlings