Critiques

Maggie Rogers

Surrender

  • Capitol Records
  • 2022
  • 46 minutes
7

Révélée en 2016 grâce à une vidéo virale d’un Pharrell Williams ému en entendant une de ses premières chansons, l’Américaine Maggie Rogers a été propulsée presque instantanément dans le star-system musical. Sur son deuxième album, Surrender, elle tente de se réapproprier sa propre histoire en adoptant des textures un peu plus rock, même si son penchant pour la pop radiophonique n’est jamais très loin.

La légende de la « découverte » de Maggie Rogers demeure trompeuse. Comme bien des mythes, elle consiste en une simplification de la vérité. Certes, il est vrai que l’autrice-compositrice-interprète originaire du Maryland a connu un succès viral grâce à sa chanson Alaska, qu’elle aurait composée en seulement 15 minutes avant de la chanter devant Pharrell Williams venu donner une classe de maître à son école. Or, lorsque raconté ainsi, ce mythe laisse croire que le succès lui est tombé sur la tête, reléguant dans l’ombre les années de travail investies pour en arriver là.

En fait, Rogers avait déjà enregistré deux albums folk avant d’être « découverte » par Pharrell Williams. Elle a également su garder la tête froide lorsque tous les majors se battaient pour la mettre sous contrat. Recrutée par Capitol, elle continue de publier sa musique sous son propre label Debay Sounds. Elle a également pris son temps avant de lancer un premier album, alors qu’on devine que les grands décideurs de Capitol auraient voulu battre le fer quand il était encore chaud. Or, elle a d’abord fait paraître un EP en 2017 avant de lancer l’album Heard It in a Past Life en 2019.

Poursuivant sur le chemin pop de son prédécesseur, mais avec un ton plus personnel et assuré, Surrender est lui aussi le résultat d’une longue période de gestation. En 2021, Rogers s’est inscrite à un programme de maîtrise sur la religion et la vie publique offert par l’Université Harvard. Son mémoire portant sur la spiritualité des grands rassemblements publics et l’éthique du pouvoir dans la culture pop est indissociable de son nouvel album, soutient-elle. Les deux projets partagent d’ailleurs le même titre, même si la musique se suffit à elle-même. En fait, il ne faut pas s’y méprendre. Malgré cette quête de spiritualité, Surrender est un album résolument pop, porté par une production efficace, mais un peu clinquante co-signée par Kid Harpoon, connu pour son travail avec des noms comme Harry Styles et Shawn Mendes.

Là où Surrender touche particulièrement la cible, c’est dans son intensité. La voix de Rogers est d’une force qui s’accorde parfaitement avec son talent pour les refrains à entonner le poing dans les airs. Ça donne des crescendos irrésistibles, comme dans la puissante Anywhere with You, qui évoque Florence + Machine. Florence Welch fait d’ailleurs une apparition sur la chanson Shatter, qui tend vers le new wave avec des arrangements et des sonorités hérités des années 80 à la Future Islands.

Si Heard It in a Past Life donnait parfois l’impression de forcer la note pour s’assurer d’enrober sa pop d’un vernis propret, Surrender sonne davantage comme l’album que Rogers a voulu faire. Ça donne des moments plus abrasifs comme sur la très réussie Overdrive en ouverture, lorsque les guitares pleines de distorsion prennent le dessus. Mais ça donne également des ballades senties comme la jolie Horses, sur laquelle elle semble s’interroger à la fois sur la quête de célébrité et sur un amour qui l’empêche d’être libre :

« Took me all this long to figure out

It’s not worth it if I can’t touch the ground

Can’t believe I let you turn me ‘round

Waiting up for you ».

Horses

Il y a néanmoins des moments où la production un peu tape-à-l’œil ne rend pas justice à la qualité des compositions. L’abus de petites interjections vocales sur That’s Where I Am devient vite lassant, tandis que le brûlot pop-rock Want Want semble avoir été conçu pour jouer à Virgin Radio. Heureusement, le disque se termine sur trois titres particulièrement redoutables, dont l’excellente Symphony, ma préférée.

Au final, Maggie Rogers relève le défi de proposer une œuvre à la fois personnelle et grand public, où sa voix intense devient un véritable vecteur d’émotions. Oui, elle en met parfois un peu trop, mais on ne peut jamais douter de sa sincérité.