Critiques

Kendrick Lamar

Mr. Morale & the Big Steppers

  • Aftermath Records / Interscope Records / PGLang / Top Dawg Entertainment
  • 2022
  • 73 minutes
9
Le meilleur de lca

Ouf. C’est le moins qu’on puisse dire quand on arrive aux dernières notes de Mirror et que Kendrick Lamar pour une dernière fois nous dit : « I Choose Me, I’m Sorry. » Des paroles lourdes de sens alors qu’on vient de prêter toute notre attention au chemin de croix de Kendrick Lamar qui passe à travers ses péchés comme ceux du monde qui l’entoure. Mr. Morale & the Big Steppers est un autre album exigeant du meilleur rappeur de sa génération et du seul rappeur à gagner un Pulitzer de littérature.

Kendrick Lamar va loin, mais pas avec la même insouciance que Kanye West quand il invite Marilyn Manson et DaBaby sur Jail, pt. 2. Ici, c’est Kodak Black, invité sur Worldwide Steppers et Silent Hill. Kendrick Lamar utilise cette visite comme une manière de pointer vers ses propres travers qui tiennent lieu de centrale thématique sur Mr. Morale & the Big Steppers : le manque de sensibilité, la violence, le manque de respect envers la femme et bien plus.

Sur cet album double, Kendrick Lamar se fait très personnel tout comme si sa thérapie était inscrite sur l’album qu’il construit depuis 5 ans. Et Lamar rappelle un peu tout le monde à l’ordre du même coup. Il s’attaque aux racistes, aux moralisateurs, aux adeptes de la culture de l’annulation, aux misogynes, aux homophobes, principalement à travers des expériences qui semblent très proches de lui.

Une fois de plus, Kendrick Lamar rappelle qu’il est un rappeur polyvalent qui peut passer d’un débit rapide, mais retenu, sur l’excellente Rich Spirit tout comme il peut en mettre plein les oreilles avec United in Grief. Kendrick Lamar approche aussi le racisme sous plusieurs angles, se mettant parfois dans la peau de l’offenseur sur Worldwide Steppers et parfois dans la peau de la personne qui en est victime sur Auntie Diaries.

You said, « Kendrick, ain’t no room for contradiction
To truly understand love, switch position
‘Faggot, faggot, faggot,’ we can say it together
But only if you let a white girl say ‘Nigga' »

Aunty Diaries

Cette dernière mérite son propre paragraphe pour plusieurs raisons. C’est tellement riche. Prenant le récit de sa tante qui est devenue un homme et de son cousin qui a transitionné vers le féminin, il explore sa propre utilisation du mot « faggot », utilisé pour dénigrer les homosexuels et la communauté LGBTQ depuis des années. Il met le tout en relation avec le fameux incident qui a eu lieu en mai 2018 lorsqu’il a invité deux fans, dont une blanche, sur scène pour rapper un bout de la chanson m.A.A.d city et qu’elle a dit les mots de la chanson, dont le mot « nigga »… ce qui a mené Lamar à l’interrompre sur scène, lui faisant la leçon. Bref, tout ça pour dire qu’il ramène cette anecdote en retournant la lumière vers ses propres comportements. Il en profite pour écorcher bien des gens au passage, dont sa famille et l’Église catholique. C’est un jeu audacieux, surprenant et particulièrement puissant.

Il n’y pas que de bons mots sur Mr. Morale & the Big Steppers, il y a aussi de solides trames que ce soit Mr. Morale, la délicieuse N95, Die Hard avec la voix d’Amanda Reifer et Father Times avec une participation remarquée de Sampha. Finalement, on ne peut passer sous silence la puissante et particulière We Cry Together qui commence avec un échantillon de Florence Welch avant de virer en engueulade de couple qui devient particulièrement violente. Plus la tension monte, plus on entend des objets se fracasser et le tout se termine en moment intime. On est plongé au centre d’une relation toxique et la pièce possède tellement de niveaux de lecture… c’est incroyable. Pas particulièrement plaisant à écouter, mais vraiment impressionnant.

Kendrick Lamar continue de faire des œuvres monumentales. Il n’y a pas d’autres moyens de parler de Mr. Morale & the Big Steppers; un album riche qui réussit à encapsuler de nombreuses tensions sociales qui flottent dans l’air ces dernières années. Tout le monde en prend pour son rhume, autant ceux qui refusent de changer et de modifier leur comportement lorsqu’il blesse autrui que ceux qui font la morale alors qu’ils sont loin d’être blancs comme neige. La complexité des textes, l’excellence des trames et la livraison impeccable de Kendrick Lamar font de ce disque un incontournable.