Critiques

Sagot

Julien Sagot

Sagot

  • Simone Records
  • 2021
  • 31 minutes
8,5
Le meilleur de lca

Julien Sagot a toujours fait figure d’électron libre au sein de Karkwa. En général, les chansons qui portaient sa griffe apparaissaient un peu comme des ovnis par rapport aux autres (Pili-Pili, Au-dessus de la tête de Lilijune). Depuis qu’il évolue en solo, le musicien continue de n’en faire qu’à sa tête, poussant sans cesse plus loin son désir d’exploration, et son nouvel album est un véritable bijou en la matière.

Le chemin parcouru par Sagot depuis le début de sa carrière solo permet de mieux comprendre l’évolution de son langage musical, et dont ce quatrième album, intitulé simplement Sagot, marque aujourd’hui l’aboutissement. En 2012, deux ans après que Karkwa eut connu la consécration en gagnant le prix Polaris pour Les chemins de verre, Sagot lançait Piano Mal, un premier album aux accents folk rock, proche de l’univers de Patrick Watson, avec des influences de chanson française.

C’est sur Valse 333 (2014) qu’on a commencé à prendre la mesure du talent de Sagot pour les structures chansonnières hors-norme et les expérimentations sonores. Avec sa voix singulière et ses textes cryptiques, le musicien réussissait à invoquer autant Gainsbourg que Portishead. Le suivant Bleu Jane (2017) poursuivait dans la même veine, peut-être avec un peu moins de panache, mais toujours avec la même variété déroutante de styles et un travail minutieux sur le plan des percussions.

Ce quatrième disque ne marque pas nécessairement un changement de direction pour Sagot. Après tout, chacune de ses offrandes possède un style qui lui est propre. Sauf que ce nouvel album est celui où tout semble tomber parfaitement en place, là où le désir d’expérimentation sur le plan de la forme (structures atypiques, ruptures de ton) s’allie habilement avec le fond (poésie langoureuse, travail de la voix).

Bien sûr, l’élément le plus typique de la musique de Sagot demeure sa voix grave, suave et envoûtante, sorte de croisement entre Arthur H, Benjamin Biolay et Alain Bashung. Elle s’exprime encore avec autant de mystère ici, mais on la sent un peu en retrait dans le mix, et ça fonctionne très bien avec l’enrobage, grâce au travail tout en raffinement d’Antoine Binette-Mercier à la prise de son, entre autres sur la chaude Sexe au zeppelin, qui installe le ton onirique pour la suite.

L’ordre des chansons apparaît savamment pensé, tandis que les trois premiers titres se veulent davantage atmosphériques (magnifique Serre son parfum, aux couleurs jazz, mais avec des arpèges qui renvoie à la musique minimaliste). Puis, l’intensité grimpe d’un cran sur la mystérieuse Morte alitée, aux accents trip-hop et culminant dans une finale explosive, alors que les guitares et le sax se font de plus en plus grinçants. Toc toc s’inscrit dans un registre semblable, avec encore un saxophone lâché lousse et une musique inclassable qui rappelle le Radiohead de l’époque Amnesiac.

Comme c’est le cas depuis Valse 333, Sagot démontre ici une très belle maîtrise des possibilités offertes par les musiques électroacoustiques. Le plus bel exemple est sans doute l’excellente Cendre et descendre, qui combine un texte mi-parlé mi-chanté et une musique où le bruitage devient matière première, au même titre que la mélodie ou les accords. Ma préférée reste sans doute Vérité détournée, peut-être ce que Sagot a fait de mieux jusqu’à maintenant en matière d’intensité, avec cette ligne hypnotique de piano et ces puissants arrangements de cuivres. Une petite bombe!

Il serait facile de décrire Sagot comme un album audacieux, surtout dans le contexte un peu cloisonné de la chanson québécoise. Mais la vérité, c’est que Sagot ne fait que se laisser guider par son instinct, comme il le fait depuis le début de sa carrière. Voilà un artiste intègre qui a peu à peu construit son style, brique par brique, perfectionnant son langage d’un album à l’autre, et il en récolte désormais les fruits.