Critiques

Jenny Hval

Classic Objects

  • 4AD
  • 2022
  • 42 minutes
7,5

Poétesse, romancière, performeuse, en plus d’être une autrice-compositrice-interprète de grand talent, Jenny Hval est une artiste des pieds à la tête. On peut classifier son œuvre aux côtés de musiciennes pop expérimentale comme Julianna Barwick ou encore Julia Holter. Depuis quelques années, la Norvégienne délaisse subtilement le penchant aventureux de ses chansons afin d’explorer les méandres mélodiques de la pop.

Même si les thématiques « ensanglantées » évoquées dans l’excellent Blood Bitch (2016) pouvaient paraître rebutantes pour certains mélomanes, la musique de Hval, elle, prenait alors un tournant plus accessible revendiquant des influences d’Anne Clark, Kate Bush et Lana Del Rey. Cet habile virage s’est concrétisé avec la parution de The Practice of Love, album qui mélangeait le spoken word à la synthpop.

Pour sa première sortie sur la respectée maison de disques 4AD, Jenny Hval nous propose Classic Objects; une visite sonore de tous ces lieux concrets ou imaginaires qui dynamisent l’esprit de l’artiste. Ce long format enregistré pour une rare fois en mode esseulé, pour les raisons que l’on connaît, a mis en lumière un problème créatif que Hval a voulu résoudre tout au long de sa gestation : « J’ai découvert que la composante musicale d’un processus d’écriture faisait dévier les textes de leur chemin, les plongeant parfois dans l’absurde », déclare-t-elle dans le communiqué de presse remis par 4AD.

En voulant clarifier le sens de ses textes, Jenny Hval insuffle un ton intimiste à ce disque, comme si elle voulait se confier à nous ou comme si elle laissait ses personnages, fictifs ou réels, devenir nos amis. Cette proximité avec l’auditeur est bien sûr accentuée par le resserrement de la structure de ses chansons. L’introductive Year of Love sonne comme un message laissé sur notre boîte vocale par un ami proche. Combinées aux subtiles influences caribéennes, on se retrouve devant une chanson certes synthétique, mais qui n’aurait pas été reniée par un vétéran comme Paul Simon.

Même si le caractère confidentiel est dominant tout au long de l’album, Hval prend quand même soin de conserver un lien avec le monde extérieur. Dans The Revolution Will Not Be Owned, elle réfléchit à haute voix sur notre conception hautement industrielle et capitaliste du bonheur. Elle s’imagine ce qui pourrait survenir si nous nous détachions de cette posture… aujourd’hui devenue une certitude immuable dans l’esprit de plusieurs d’entre nous.

« What lie by my bed

An impossible creature

Abject and succulent »

– The Revolution Will Be Owned

Musicalement, Jenny Hval mise cette fois-ci sur quelques refrains mémorables pour nous garder captifs. Une chose rare dans son cas. En plein cœur de Cemetary of Splendour, on peut y entendre un émouvant refrain dont l’intérêt est accentué par des superpositions de « field recording », celles-ci ponctuées d’observations environnementalistes exprimées avec une neutralité glaciale. Dans la deuxième moitié de Jupiter, elle chausse de nouveau ses pantoufles « expérimentales » en nappant la conclusion de cette pièce de synthés industriels. Pour sa part, Freedom mise sur des arrangements dépouillés pour faire passer son message :

« Out there is ‘the world’
Where you’re threatening the lives
Of ‘fragile individuals’ when you stir in the mud
Look to the birds
To the crowds that have dispersed
In the wounded air that we call ‘freedom’ »

– Freedom

Pour ceux et celles qui ont toujours eu un faible pour les expérimentations de l’artiste, vous pourriez être désarçonnés par l’approche plus consensuelle que préconise Jenny Hval sur son Classic Objects. Si vous donnez une réelle chance à ce disque, vous découvrirez que l’immense talent mélodique et compositionnel, dont elle fait éloquemment preuve tout au long de ce long format, est le résultat direct de toutes ses années d’essais et d’erreurs.

Classic Objects est peut-être l’album qui la fera connaître à un nouveau public, qui sait ?