Critiques

Jean Leloup

L’Étrange pays

  • Grosse Boîte
  • 2019
  • 41 minutes
6,5

Jean Leloup n’en est pas à sa première aventure fantasque. On se souvient de la mort de Jean Leloup pour laisser place à Leclerc qui n’a duré qu’un album, les Last Assassins qui ont aussi lancé qu’un seul album et plusieurs autres. Une chose est sûre, Jean Leloup suit son instinct, peu importe la direction dans laquelle il pointe. Envers et contre tous.

Avec À Paradis City, c’était le retour de Jean Leloup inspiré. C’était aussi son meilleur depuis La Vallée des réputations. Mille excuses, milady… Voici que l’auteur-compositeur-interprète célébré revient avec un album entièrement acoustique, ou presque. Il est parti avec des enregistreuses, se baladant de ville en ville, de pays en pays, créant au gré de l’inspiration qui va et vient. Le résultat est une collection de 13 chansons titrée L’Étrange pays.

Leloup lui-même avoue avoir voulu proposer quelque chose de plus épuré, avec moins de crémage. Pour ce faire, il joue seul à la guitare. Comme il l’a déjà fait avec brio par le passé : Décadence, Sang d’encre et La chambre, sont autant de titres qui valent le détour dans sa riche discographie. Mais qu’en est-il de cet Étrange pays ? Eh bien, il est un peu étrange en effet. Et surtout, il est formé de plaines. La formule devient rapidement linéaire, et ce malgré les efforts pour varier les textures sonores comme on peut le constater sur Les goélands. Sur celle-ci, une réverbération augmentée et un son parasite grandissent l’espace autour du chanteur et de sa guitare.

D’ailleurs, les oiseaux tiennent une part importante de cet album. Au point, où l’on aurait pu nommer ça Ornithologie, la nuit si Philippe B n’avait pas été plus vite. Les riffs, pour leur part, sont inégaux sur l’ensemble, mais celui de Rosier-douleur est tout à fait magnifique et nous fait revivre tout le meilleur de Leloup à la fois. La chanson compte aussi sur une bonne mélodie et l’on est presque triste qu’elle ne dure pas plus longtemps. Mais de tous les riffs de guitare, le plus beau et le plus réussi de cet album est Nouvelle alerte sur laquelle on entend l’homme jouer de son instrument avec une lenteur atypique. C’est mélancolique, c’est lourd et c’est touchant.

Peut-être que la raison pourquoi les oiseaux reviennent aussi souvent dans les textes de Leloup, c’est que L’Étrange pays est rempli de cette envie de liberté.

J’ai porté ma guitare toute ma vie durant pour ne pas me mettre en rang
Quand arrive l’appel, la belle ribambelle, laisse la case en blanc
Frappe la vitre si l’oiseau est affolé, ouvre la cage en grand
Casse les fenêtres, les oiseaux emprisonnés ne peuvent pas vivre autrement

L’oiseau-vitre

Certaines thématiques passées de Jean Leloup refont surface sur cet album. Notamment celle de la partenaire qui a de la misère avec la vie comme c’est le cas sur Le sentier.

Connaissez-vous le pont
De l’île de l’oubli
Où on circule en rond
Au milieu des néons
En attendant le pire
S’il est encore à venir

Le sentier

Tout ça pour dire que L’Étrange pays de Jean Leloup nous emmène en voyage dans une contrée qui manque de montagnes. C’est dommage, parce que ça nuit aux pièces entre elles. Prises individuellement, elles sont toutes bien intéressantes, même si ce ne sont pas les textes les plus inventifs ou surprenants de Leloup. Ce crémage aurait peut-être aidé à faire avaler les moments un peu plus ordinaires de l’album. Eh puis, on peut bien dire que c’est du crémage, mais la guitare sur La vie est laide, la basse sur Faire des enfants ou encore le disco-funk de 1990 sont toujours aussi délicieux après plus de deux décennies.

L’Étrange pays n’est pas pour autant un album décevant. C’est un recueil de chansons intéressantes qui sont portées par l’interprétation de Jean Leloup qui est d’une efficacité incroyable. Après tout, Jean Leloup dans une mauvaise journée est encore meilleur que certains à leur plus brillant en carrière.