Critiques

Helena Deland

Someone New

  • Chivi Chivi / Luminelle Recordings
  • 2020
  • 48 minutes
8
Le meilleur de lca

Elle navigue depuis tellement longtemps au sein de la scène indie folk montréalaise qu’on se surprend qu’il s’agisse de son premier album. Après une série de EP lancée depuis 2016, Helena Deland plonge enfin dans l’aventure du format longue durée avec Someone New, un disque intime et empreint d’une grande sensibilité, porté par des orchestrations folk rock parfaitement en phase avec le propos.

Née à Vancouver, mais Québécoise de cœur (elle a grandi dans la Vieille Capitale), Helena Deland était pourtant passée maître dans l’art d’utiliser le format mini-album à son plein potentiel. Il y a deux ans, elle avait fait paraître l’excellent Altogether Unaccompanied en quatre volumes distincts, divisant ses chansons en sous-groupes en fonction des thèmes explorés ou de leur atmosphère en général.

Mais voilà, Deland sentait qu’elle avait quelque chose de différent à dire cette fois, nécessitant d’en explorer toutes les facettes dans la durée. Et ça s’entend : malgré un minutage de 48 minutes, Someone New s’avère un disque d’une belle cohérence. Tout cela tient à la plume aiguisée de la jeune musicienne et au travail derrière la console de Gabe Wax (Fleet Foxes, The War On Drugs, Soccer Mommy), qui a su trouver l’équilibre entre le folk intime et la pop de chambre plus élaborée.

La pièce-titre s’ouvre avec la voix de Deland qui s’élève au-dessus d’une simple note tenue. Le timbre est à la fois rauque et angélique, tandis que le texte évoque l’ambivalence des sentiments qui accompagnent le début d’une relation, ce mélange d’excitation et de crainte que ça ne dure pas. Puis, la guitare et la batterie gagnent en intensité pour asseoir une rythmique soutenue. Mais on a à peine commencé à taper du pied que la pièce s’achève, telle une métaphore de l’éphémère.

Il s’agit d’une des belles qualités de ce Someone New; cette capacité à se jouer des structures chansonnières afin de surprendre l’auditeur. On distingue peu de refrains à proprement parler, comme si la musique se développait d’elle-même de manière très naturelle. À quelques reprises, Deland termine une phrase en la laissant suspendue dans les airs, incertaine si elle devrait poursuivre ou non, comme sur la dépouillée Fill the Rooms, qui fait penser aux premiers disques d’Elliott Smith.

L’instrumentation est à la fois riche et sobre. De façon générale, Deland privilégie la guitare électrique, ce qui donne un côté plus rugueux à son folk intimiste. Il y a aussi un bon dosage de sonorités organiques et électroniques, que ce soit un violoncelle sur The Walk Home ou l’ajout subtil d’une machine à rythmes sur la percutante Dog, avec son texte coup-de-poing :

« I hate to be your dog

But I’ve got everything to gain from your hand on my head

Like I’m about to be dragged ».

Dog

En entrevue avec Le Devoir, Helena Deland a parlé des revendications féministes l’ayant inspiré dans l’écriture de ce premier album : « J’avais de la misère à accepter ce que j’avais envie de faire parce que cette validation venait d’une forme de performance de mon genre, de qui j’étais ». Cette citation m’a rappelé les travaux de la théoricienne féministe Judith Butler, pour qui le genre est avant tout performatif, c’est-à-dire qu’il se réalise à travers les normes ou les contraintes.

Dans le milieu folk, les femmes ont longtemps eu besoin d’aller chercher la validation à travers le regard des hommes. Dans les années 60, les médias préféraient critiquer le style vestimentaire de Joan Baez au lieu de s’attarder à la qualité de ses chansons. On a aussi mis du temps à reconnaître l’influence d’une Joni Mitchell par rapport à celle d’un Bob Dylan ou d’un Leonard Cohen. Heureusement, on assiste depuis quelques années à l’émergence de plusieurs voix fortes (Angel Olsen, Lucy Dacus, Phoebe Bridgers, etc.). Il faut maintenant ajouter Helena Deland à la liste.

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