Critiques

Cedric Noel

Hang Time

  • Forward Music Group
  • 2021
  • 45 minutes
8
Le meilleur de lca

Huit albums en dix ans, sans compter quelques EP… Peu d’artistes issus de la scène montréalaise ont été aussi productifs que Cedric Noel dans la dernière décennie. Et pourtant, il se dégage de ce nouveau Hang Time une certaine langueur, comme si le temps n’avait pas de prise sur cette musique à la frontière entre le folk, l’indie rock et l’ambient. Un disque qui nous enveloppe et qui nous habite longtemps.

Né au Niger, Noel a passé une partie de son enfance à se promener un peu partout sur la planète avec ses parents adoptifs, de nationalité canadienne et belge/mozambicaine, avant d’aboutir éventuellement à Fredericton, au Nouveau-Brunswick, où il a évolué pendant quelques années au sein de la scène indie locale, tentant de faire sa place en tant que musicien noir dans un milieu majoritairement blanc. C’est en 2016 qu’il a pris la décision de s’installer à Montréal, où il a là aussi été confronté à la réalité d’une scène musicale indépendante relativement homogène et blanche.

Les questionnements sur l’identité et la difficulté de se sentir chez soi dans son milieu adoptif ont toujours teinté l’œuvre de Cedric Noel, mais ces thèmes semblent avoir joué un rôle particulièrement important dans l’écriture de ce huitième album. Les 13 titres qui composent Hang Time ont essentiellement été écrits en 2017-2018, si bien que Noel a eu le temps de se laisser habiter par ces chansons, et d’en soupeser tout l’impact émotionnel, avant de les enregistrer au studio montréalais The Pines sous la direction de l’ingénieur de son Steve Newton, un ami de longue date.

Sans être un album concept, Hang Time s’écoute comme un tout, et gagne en intensité et en pertinence à chaque écoute. Sa force ne réside pas dans la variété ou dans les changements de dynamiques mais plutôt dans l’établissement d’un climat qui crée l’effet d’une bulle, dans laquelle on prend plaisir à se perdre. La plupart des chansons évoluent selon le même rythme moyennement lent, portées par des accords de guitare légèrement distordue, avec des touches de synthés. Il en résulte un son qui rappelle un peu l’esthétique slowcore de la fin des années 80 et du début des années 90, avec des groupes comme Galaxie 500, Codeine et plus tard Low. Ça peut sembler un peu répétitif, mais ça ne fait que donner plus d’intensité aux moments où les guitares et la batterie se déchaînent, comme à mi-chemin de la chanson Keep, ou dans cette alternance couplet doux et refrains forts dans l’excellente Headspace.

Mais c’est la voix de Noel qui demeure l’ingrédient principal ici. Les toutes premières secondes de la chanson Camuu en début d’album en donne d’ailleurs la pleine mesure. Après une introduction abrupte qui donne l’impression d’avoir été tronquée, l’attention se porte immédiatement sur le chant, avec un texte énigmatique sur le désir et le manque :

« If you want to be

All you want to see

Are you wrong to grieve?

All you’ve lost to your sheath

Nothing’s wrong…I can’t breathe ».

Camuu

La voix de Noel est douce et réconfortante, avec une légère inflexion soul, ce qui contribue à ce sentiment de bulle dans laquelle on s’immerge. Son duo avec Brigitte Naggar (Common Holly) sur Dove est d’une grande beauté, avec un côté indie folk qui peut rappeler le Bon Iver de l’époque For Emma, Forever Ago. Même lorsqu’il aborde des questions difficiles comme les relations raciales (sur la puissante Allies, entre autres, qui s’achève sur un échantillonnage d’un discours de Malcolm X), son ton demeure apaisant, donnant encore plus de relief au propos tandis que le narrateur s’interroge sur qui sont ses véritables alliés : « Are you on my side? ».

En naviguant habilement entre folk et rock, avec un talent certain pour les textures impressionnistes (la finale bruitiste de Born), Cedric Noel signe un album à la fois riche musicalement et porteur d’un message essentiel sur l’identité et l’inclusion. Une œuvre éminemment personnelle et qui pourtant nous concerne tous…