Critiques

Gorillaz

Song Machine, Season One: Strange Timez

  • Parlophone Records
  • 2020
  • 42 minutes
8,5
Le meilleur de lca

Oubliez leurs trois derniers albums, il faut remonter à la sortie de Plastic Beach, il y a 10 ans, pour trouver un comparable. Comme si la décennie s’était volatilisée, le nouvel effort de Gorillaz renoue avec l’expérimentation d’antan, les mélodies savantes d’autrefois et les collaborations prodigieuses. À l’image de leurs plus hauts sommets, Song Machine, Season One: Strange Timez est un projet concept qui pose un regard critique sur son époque, décortiquant au passage la condition humaine contemporaine. Vingt ans après la première collaboration entre Damon Albarn et Jamie Hewlett, le groupe est plus vivant que jamais.

Conçu comme une série de simples mensuels et isolés (le premier sorti en janvier), le processus artistique derrière ce 7e disque contraste avec la norme : les pistes ont été composées au gré des idées, alors que l’inspiration brûlait encore. Libérée des contraintes habituelles liées à la création d’un album, la musique brille d’éclats fugaces et colorés. Momentary Bliss, avec Slaves et slowthai, illustre précisément cette dynamique frénétique qui disparaît aussi rapidement qu’elle est arrivée.

Si le morceau s’amorce en douce rêverie psychédélique qui rappelle le style de Mac DeMarco, l’auditeur est très vite tiré de la ouate par un curieux assemblage de percussions électroniques. Alors que Slaves ajoute sa touche de guitare punk au mix, slowthai élève l’intensité d’un cran avec sa vigoureuse performance sur l’instrumentation déchaînée.

Miraculeusement, le groupe éteint tous les feux avec un retour à la mélodie du début, donnant ainsi l’étrange impression d’avoir été trompé par un mirage. Les paroles, qui critiquent les bonheurs artificiels et éphémères de notre époque, ajoutent une profondeur révélatrice à cette composition :

« Oh, we could do so much better than this
Swimmin’ in pools of momentary bliss (…)

We could do so much better than this
Perfect little pictures of moments that we missed (…)

We could do so much better than this
Mausoleum faces and momentary bliss (…) »

– Momentary Bliss

The Valley of The Pagans avec Beck aborde d’une manière délicieusement sarcastique la futilité de la philosophie « Silicon Valley ». Sur une instrumentation sucrée et presque grotesque, Albarn (2D) et Beck font le portrait d’une vallée où les habitants superficiels sont imbus d’eux-mêmes, protégés artificiellement des problèmes du monde extérieur. Le rythme accrocheur et les paroles hilarantes – « I feel so good to have a perfect soul, I feel so good to be in total control » – font de ce morceau l’un des nombreux points forts de l’album.

Les titres Pac-Man avec Schoolboy Q, et Strange Timez avec Robert Smith (The Cure) font renaître le son classique de Gorillaz. Le premier incorpore des bruits de jeux vidéo à la production qui lui donne ce caractère bizarre et naïf typique du groupe que l’on retrouve dans des succès comme 19-2000. Schoolboy Q ajoute également une bonne dose d’attitude à la recette en dénonçant, entre autres, les injustices raciales aux États-Unis. Sur Strange Timez, pièce qui lance magnifiquement l’album, d’un point de vue conceptuel et musical, c’est plutôt le caractère « dance » du groupe qui est revisité. Fortement inspiré du style gothique de The Cure, l’instrumental, quasi dansant, est tourmenté et en constante métamorphose. Ce dernier complète bien la voix torturée Smith et les paroles écoanxieuses d’Albarn :

“Bottled water world, surgical glove world, bleach washing world,

I’m twitching in the grimy heat, I think I might be spinning”

– Strange Timez

Il y a également une part de tendresse dans ce nouveau projet : The Lost Chord, Pink Phantom et Désolé en sont les pièces phares. Si chacune d’entre elles effleure de manière plus ou moins abstraite les thèmes de peine d’amour, de solitude et de regret, elles s’unissent de façon encore plus frappante par la qualité de la musique et des interprétations. The Lost Chord, avec la voix savoureuse de Leee John, est si suave qu’elle ferait fondre Jeff Fillion. Pink Phantom, interprétée par le légendaire Elton John et le rappeur 6LACK, transforme une combinaison douteuse en ballade sublime. Désolé, avec la prodigieuse chanteuse malienne Fatoumata Diawara, est une émouvante pièce de pop-soul trilingue qui deviendra certainement l’une des plus belles réalisations du groupe.  

Comme un vieil ami retrouvé, Song Machine, Season One: Strange Timez rappelle à l’auditeur ce qui faisait de Gorillaz une formation si unique au début du siècle. S’il n’avait réussi qu’à livrer quelques flashs intéressants depuis son retour très anticipé en 2017 (Humanz), cette fois-ci, il faut bien l’admettre, c’est sans équivoque. Comme disait George Brassens : « Gare au goriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiille! ».

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