Critiques

Godspeed You! Black Emperor

G_d’s Pee AT STATE’S END!

  • Constellation Records
  • 2021
  • 52 minutes
8
Le meilleur de lca

Si on m’avait laissé la chance de choisir le groupe qui composerait la trame sonore de mon confinement, j’aurais sans hésiter désigné Godspeed You! Black Emperor. Je dois mener une bonne vie puisque le collectif montréalais est en effet de retour avec l’album G_d’s Pee AT STATE’S END!, qui alterne habilement entre zones d’ombre et plus lumineuses, à l’image de cette réalité qui est la nôtre depuis un an.

En un sens, il est tout à fait logique que ce septième album en carrière de Godspeed paraisse au moment où la vaccination et l’arrivée prochaine du beau temps procurent enfin l’espoir de jours meilleurs, malgré le spectre grandissant d’une troisième vague. Après tout, la musique du groupe opère un peu de la même façon, nous poussant jusque dans nos derniers retranchements par son post-rock intense et dramatique pour ensuite nous déposer dans une vallée paisible où les cordes et les guitares se font plus douces et harmonieuses, mais sans qu’on se sente tout à fait en lieu sûr.

Sur le plan de la forme, l’album reprend le moule d’Allelujah! Don’t Bend! Ascend!, lancé en 2012 et qui marquait le grand retour sur disque de Godspeed après dix ans d’absence. Ainsi, l’album est constitué de deux pièces d’une vingtaine de minutes, occupant chacune la face d’un vinyle, et de deux autres titres d’environ six minutes chacun, gravés sur un autre vinyle dix pouces. Par contre, à l’inverse d’Allelujah!, sur lequel les deux pièces d’accompagnement étaient des drones sonores qui apportaient assez peu au final à l’album, ici, chaque morceau a un rôle clé à jouer.

L’album commence avec A Military Alphabet (five eyes all blind) (bon, les titres sont plus longs que ça puisque chaque section possède son propre sous-titre, mais je fais court ici…), qui s’inscrit dans la continuité du précédent Luciferian Towers, avec une première moitié qui installe un long crescendo avant de passer en mode majeur pour la seconde partie. La finale lumineuse contraste avec les guitares plus rugueuses du début, ce qui crée une très belle dualité et contribue à ce sentiment clair-obscur que la musique procure. C’est encore efficace, sans être surprenant non plus.

La véritable pièce de résistance ici s’appelle “GOVERNMENT CAME”, autre pièce de 20 minutes qui ouvre la deuxième moitié du disque et qui témoigne de ce que Godspeed sait faire de mieux. Le son de la basse est particulièrement intéressant ici, avec juste ce qu’il faut de distorsion, ce qui permet d’asseoir un riff lourd, d’influence presque prog (tellement, en fait, que j’entends un rappel de Starless de King Crimson, de l’album Red). La finale est époustouflante, avec son rythme en accelerando et de somptueux arrangements de cordes, qui tendent vers le néo-classique.

Si la courte Fire at Static Valley joue un peu le rôle de coda à la suite d’A Military Alphabet, la conclusive OUR SIDE HAS TO WIN (for D.H.) fait bande à part dans la discographie du groupe. Voilà un morceau d’une étonnante simplicité et d’une grande retenue, qui évoque même le Sigur Rós de Valtari par son calme et sa beauté. Sans contredit l’une des finales les plus réussies dans l’œuvre de Godspeed.

Du prog par ici, une finale très post-rock par là… G_d’s Pee AT STATE’S END! est-il l’album où Godspeed ferait la paix avec son héritage? Le groupe a toujours détesté l’étiquette post-rock, préférant se définir par son attitude punk, et même si le bassiste Mauro Pezzente a déjà admis une certaine influence prog, je doute que ses collègues seraient heureux du terme. Pourtant, tout coule naturellement ici, et la réalisation de Jace Lasek y est pour beaucoup. En effet, malgré la densité de son, les différentes couches instrumentales restent bien définies, permettant d’identifier des détails qui nous échappaient sur les albums précédents. Il y a aussi ce côté à la fois dramatique et lumineux qui peut évoquer l’approche de Lasek et des Besnard Lakes.

Bien sûr, les détracteurs de Godspeed diront que le collectif montréalais refuse de faire évoluer sa musique, qu’il nous sert toujours un peu la même chose. La vérité, c’est que Godspeed n’a pas besoin de se renouveler constamment pour conserver sa pertinence. En 1997, le classique F#A#∞ s’est imposé comme la trame sonore parfaite en cette fin de millénaire marquée par le pessimisme ambiant et le crainte de voir la technologie envahir nos vies. En 2002, le sombre Yanqui U.X.O., avec son imagerie militaire, résonnait lui aussi comme le miroir de son époque, dans le contexte post-11 septembre 2001 et en pleine guerre en Afghanistan (et bientôt en Irak).

Nous voici maintenant au cœur d’une pandémie, sans vision claire de ce que le futur immédiat nous réserve, et la formation nous donne un autre document qui exprime nos peurs et nos espoirs grâce au seul pouvoir évocateur de la musique.