Critiques

Girlpool

Forgiveness

  • Anti- Records
  • 2022
  • 42 minutes
7,5

Chaque album de Girlpool a marqué une évolution dans l’esthétique du duo, du folk-punk de Before the World Was Big (2015) à l’indie de Powerplant (2017) jusqu’à la pop baroque de What Chaos Is Imaginary (2019). Toujours soucieux de se réinventer, la formation américaine plonge dans l’hyper-pop et le rock industriel sur Forgiveness, sans contredit son album le plus aventureux et diversifié jusqu’ici.

Les premières secondes de Nothing Gives Me Pleasure en ouverture ne laissent aucun doute sur la nouvelle direction prise par le duo originaire de Los Angeles. Après un effet sonore vrombissant, la voix éthérée d’Harmony Tividad fait son entrée, soumise à un léger traitement d’auto-tune. L’effet est déroutant pour quiconque connaît bien l’œuvre de Girlpool, qui n’a jamais autant donné dans la pop électronique avant. Une fois la surprise passée, on prend conscience toutefois que ce désir de repousser ses propres limites est une qualité rare dans l’univers musical contemporain, surtout dans le contexte un peu sclérosé de l’indie et ses diverses déclinaisons.

L’exploration sonore se poursuit sur Lie Love Lullaby, de facture impressionniste avec la voix d’Avery Tucker qui s’élève doucement au-dessus d’accords inquiétants de synthé. Comme c’était le cas sur le précédent What Chaos Is Imaginary, Tividad et Tucker s’échangent les tours de chant, ce qui permet d’alterner les atmosphères tout au long de l’album. Tucker, en particulier, s’aventure dans des zones qui nous laissent un peu pantois de prime abord. Ça donne parfois des résultats très probants, comme dans la sombre Country Star qui emprunte au rock industriel à la Nine Inch Nails et à la synth-pop noire pour raconter l’histoire un peu tordue d’un fantasme qui s’achève en exploitation sexuelle. À l’opposé, le côté « boy band » de Light Up Later détonne un peu trop, même dans le contexte d’un disque si varié.

Mais Forgiveness ne fait pas non plus table rase du passé. Ainsi, la formation renoue avec l’esthétique lo-fi de ses débuts sur deux ballades qui offrent un joli contrepoint aux titres plus chargés. L’influence d’Elliott Smith (une constante dans le parcours de Girlpool) est notable sur la touchante See Me Now, tandis que Faultline flirte avec le country. Sur l’ensemble, c’est Violet qui s’approche le plus du son « classique » du duo, celui popularisé par l’album Powerplant, tandis que le texte évoque l’idée d’un amour si intense qu’il peut aussi en devenir malsain :

« When you held me like a doll, that’s when I felt so fucking strong

But without lust I get lost ».

– Violet

En entrevue récente avec MTV, le groupe a indiqué avoir expérimenté pendant des heures avant de trouver la direction sonore de chaque morceau : « Il y a tellement de versions différentes de chaque chanson sur l’album qui existent, genre, sur un disque dur », a expliqué Tucker. Ce long processus se ressent à l’écoute de Forgiveness. En effet, autant la musique tire dans plusieurs directions à la fois, autant on sent un grand souci du détail pour arriver à exprimer chaque intention de la bonne façon. Parfois, ça veut dire que la réponse se trouve dans la simplicité, comme sur la douce Love333 en conclusion, où toute l’attention est mise sur le mariage des voix.

Ça prend une foi absolue en son identité de groupe pour explorer autant d’avenues stylistiques. Mais la complicité entre Tucker et Tividad est telle qu’on reconnaît leur style, à l’exception que les paroles sont plus directes, moins cryptiques. Et même si le disque tire plus vers l’électro-pop que l’indie, on n’a pas de mal à imaginer les mêmes chansons dans une esthétique plus crue comme à leurs débuts. Même si je lui préfère encore What Chaos Is Imaginary, Forgiveness porte la marque d’un duo en constante évolution, qui s’interroge sans cesse afin de mieux progresser.