Critiques

Gesaffelstein

Hyperion

  • Columbia Records
  • 2019
  • 41 minutes
6

Gesaffelstein est le projet électro du lyonnais Mike Lévy, également producteur pour des artistes internationaux des scènes technos, house, R&B et hip-hop, tout ça depuis une dizaine d’années. C’est tout de même à partir de la sortie d’Aleph (2013) que Gesaffelstein se fait un nom dans les clubs avec son mélange de techno industriel et de dark ambient, empruntant quelques sonorités acid et hip-hop ici et là pour compléter sa palette sonore. Pour ma part, je suis tombé en amour avec le vidéoclip de sa pièce Pursuit, probablement un des meilleurs de l’année en musique électronique qui lui avait donné un oumph d’artiste multidisciplinaire.

Un peu plus de cinq ans ont passé et Lévy a développé son talent de producteur plus que de compositeur, et ça paraît sur son deuxième album, Hyperion, publié en mars dernier. La production est parfaite, et la collaboration avec des artistes comme The Weeknd et Pharrell « summer hit » Williams garantit un certain niveau de succès. Alors c’est quoi le bémol? On ne reconnaît plus trop l’identité sonore de Gesaffelstein, qui a changé au point que la comparaison avec Aleph devienne plus ou moins pertinente. On se retrouve avec une palette sonore de R&B / hip-hop commercial, et quelques pièces de dark ambient qui apportent un peu de contraste, heureusement.

Hyperion ouvre l’album comme une alarme électronique qui s’harmonise graduellement, façon Switched-On Bach, et développe la mélodie entre le solo à l’orgue et les accords répétés rapidement, ça réveille. Reset prend la direction de la trame ambiante hip-hop avec sa ligne de basse bien ronde et ses contretemps qui se déhanchent. La mise en place est sensuelle, mais la boucle n’évolue pas tellement d’une répétition à l’autre, à part peut-être avec le clavier dissonant rendu à mi-chemin. Lost in the Fire change complètement de registre avec sa forme R&B, son texte pornographique et The Weeknd à la voix. Bien que le montage soit parfait, l’exécution est phénoménalement conventionnelle et s’introduit comme un contenant pré-écouté de trois minutes qui a cinquante millions de vues en ligne. Rien d’excitant malheureusement.

L’interlude Ever now nous fait oublier la piste précédente en revenant à la trame ambiante, c’est joli, mais un peu court, et ça a tout juste le temps de faire penser à une retaille d’une pièce de Clark. Blast Off reprend la forme R&B sur un rythme plus carré et plus lourd. Pharrell « summer hit » Williams vient donner du sens à la pièce, même si sa performance est un peu trop mécanique. La balade So Bad arrête le temps et laisse les voix angéliques des sœurs Haim planer comme des filaments harmoniques. Le mélange est très joli et permet enfin de ressentir quelque chose de plus raffiné auditivement parlant.

La balade Forever réunit Lévy, The Hacker et Electric Youth dans une pièce synthwave légèrement mélancolique. On se demande un peu où ça s’en va jusqu’à la coupure entre le thème principal et la conclusion, constituée du solo de The Hacker, une inspiration de Kraftwerk. Vortex est étonnamment la première pièce de l’album qui sonne comme du bon vieux Gesaffelstein, une boucle irrésistible toute nue qui tourne en rond sur un podium en faisant différentes poses. Memora reprend la mélodie de Ever Now en poussant l’idée un peu plus loin au niveau des harmonies et du rythme. Humanity Gone conclue sur une note très atmosphérique, flottant quelque part près d’un duo imaginaire entre Richard Wright et Jean Michel Jarre. C’est bien pensé mais la lenteur devient lourde à la longue, comme une trame de générique de film qui ne se termine pas.

Il n’y a pas à dire, Gesaffelstein a changé de direction artistique, Lévy s’est probablement dit f*ck it, au prix que son projet devienne méconnaissable. Il ne reste aucune trace de ses inspirations industrielles, de sa facette plus coupante qui menaçait parfois l’oreille. Le virage R&B / hip-hop a adouci ça avec ses ingrédients populaires copiés-collés de façon à plaire à la masse. Dans cet ordre d’idée, Hyperion est un album de producteur qui maîtrise totalement le contenant, mais qui peine à donner un sens (original) au contenu.

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