Critiques

Eels

Extreme Witchcraft

  • PIAS
  • 2022
  • 39 minutes
7

Au mois d’avril prochain, Mark Oliver Everett, alias E, atteindra l’âge vénérable de 59 ans. Vénérable est un mot juste. Dans l’univers éphémère de la musique populaire, qui peut se targuer d’avoir dans sa besace créative un total de quatorze albums studio ? Pas grand monde à vrai dire. Et à l’aube de la soixantaine, l’ébouriffé meneur de Eels demeure toujours pertinent. Exploit.

Vendredi dernier, le véhicule créatif d’Everett lançait, en effet, son quatorzième album en carrière. Malgré la tenace et boiteuse comparaison avec l’œuvre de Beck, proférée par quelques journalistes musicaux fines bouches faisant preuve d’âgisme, Eels persiste et signe. L’Américain nous propose Extreme Witchcraft : un disque réalisé à quatre mains avec l’aide de John Parish, un proche de PJ Harvey. En 2020, il avait fait paraître l’assagi Earth to Dora.

Après plus de 25 ans de carrière, les phases créatives d’Everett sont assez prévisibles. En voyant le nom de Parish associé à ce Extreme Witchcraft, on se doutait bien que l’approche serait plus rock. Conçu à distance, pour des raisons évidentes, ce nouvel album est un survol stylistique de tout ce que peut créer Eels en mode « grinçant ». Rien de bien inventif, mais on note quelques incursions dans le blues rock (Steam Engine), dans le funk (Godfather Clock Strikes Twelve), dans le rock garage psychédélique (Amateur Hour) et dans le rock’n’roll des années 50 (The Magic).

Ceux qui connaissent bien Everett ne seront pas étonnés par l’humour noir dont il fait encore preuve sur les textes de ce nouvel album. Dans Strawberries & Popcorn, le sarcastique parolier exhibe le nouveau mode de vie d’un homme fraîchement divorcé et qui retrouve une certaine forme de liberté :

« Nobody here to pester me

I can do what I want inside of this house

And if I want to eat some strawberries

And popcorn for dinner, well it’s up to me »

– Strawberries & Popcorn

À l’évidence, Everett verse parfois dans l’autopastiche. Learning While I Lose aurait pu faire partie de l’album Daisies of the Galaxy (2000). Good Night on Earth aurait pu s’immiscer aisément sur Souljacker (2002); disque également réalisé par Parish. Idem pour What It Isn’t, une pièce remémorant quelque peu Souljacker pt 2, chanson conclusive issue de l’album mentionné précédemment. Curieusement, et malgré la redite, on en redemande. E possède une identité tellement forte et incarnée que ses tics compositionnels nous réconfortent plus qu’ils nous irritent.

Au cours de la dernière décennie, Eels a alterné entre l’indie-rock douillet et une authenticité littéraire qui s’appuyait surtout sur des chansons pianistiques. Cette fois-ci, Everett renoue avec le simple plaisir de faire de la musique avec un vieux pote comme Parish. Un retour au rock’n’roll hautement prévisible. Or, il y a un je-ne-sais-quoi d’attachant chez Everett lié probablement à cette fragilité exprimée sans fard et sans aucune censure. Une sensibilité qui fidélise ses fans depuis 1995.

On retrouve Eels comme on retrouve un vieil ami qu’on avait perdu de vue, en reprenant la conversation là où on l’avait laissé, mais dans un autre décor.