Critiques

Deeper

Auto-Pain

  • Fire Talk
  • 2020
  • 33 minutes
8
Le meilleur de lca

Il y a un énorme culte musical entre mes colocataires et moi. Les échanges verbaux se font de plus en plus rares entre nous. Au contraire, nous communiquons à l’aide de diverses simagrées. Nous pointons nos téléphones dans le but de montrer ce que nous écoutons à l’intérieur de nos casques et puis, si nous détournons le regard sur nos visages, une étrange grimace tente d’exprimer l’intensité du plaisir que procure l’album précédemment pointé. Je me souviens encore de Jé, mon coloc, le casque d’écoute bien enfoncé sur la tête en train de complètement perdre le contrôle à l’écoute de l’album Auto-Pain du trio de la Ville des Vents, Deeper.

Deeper cherche à motiver son auditeur à sortir de la torpeur des songes qui le paralyse. L’interminable recherche de signification, le sentiment incessant de subir, la perte de contrôle du présent en vacillant entre passé et supposition du futur. Nous sommes des fugitifs, toujours en train de fuir ce qui nous hante dans l’espoir de trouver un ailleurs reluisant de bonheur. Le trio tente de nous pousser à prendre le contrôle de notre destinée, ne pas avoir peur de la pilule rouge. Pour Deeper, l’humain est l’artisan de sa propre souffrance : « Forced to set yourself on fire tonight, you shouldn’t count on the sun […] Yes, you should run ». Sur Willing, on y entend : « It’s our willingness to ignore ». Nous perpétuons le culte de l’ignorance.

L’album sème l’urgence chez l’auditeur par ses rythmes à la batterie complètement effrénés, des accords impulsifs et aigus à la guitare, ainsi que la voix criarde et crue du chanteur, Nic Gohl. La troupe cherche à interpeller son auditeur de façon direct, sans passer par mille chemins. L’album n’a rien de vachement complexe, et on ne peut parler du groupe comme étant des virtuoses. Toutefois, il m’est impossible d’imaginer l’album être aussi puissant s’il avait été abordé d’une différente manière. Pour l’auditeur, chacun des morceaux sur Auto-Pain donne l’effet de recevoir une gifle en plein visage. La pièce Spray Paint en est un bon exemple, elle débute bonnement, et puis d’un coup tout explose ; « You’re just a runaway » nous lance Gohl au même moment où la batterie s’enflamme complètement. Et la guitare hurle d’une note aiguë quelque chose comme « Réveille !!! »

Les paroles ne font pas en dentelle. Ils mettent en image les diverses façons qui poussent l’humain à se nourrir des souffrances qu’il s’est lui-même infligées. La musique, elle, est parfaitement alarmiste. Lors de l’écoute d’Auto-Pain, l’auditeur oublie, l’instant d’une trentaine de minutes, l’absence de spectacle en salle. Deeper nous propose un véritable défoulement.