Critiques

Corridor

Junior

  • Bonsound / Sub Pop Records
  • 2019
  • 40 minutes
8,5
Le meilleur de lca

Corridor a beaucoup fait parler de lui depuis deux ans, et pour les bonnes raisons. Il y a eu la sortie de Supermercado, cité dans plusieurs tops de fin d’année en 2017, puis le passage très médiatisé du groupe chez le label américain Sub Pop (Nirvana, Fleet Foxes, The Shins). C’est dans ce contexte que nous arrive Junior, troisième album du quatuor montréalais, et qui s’avère parfaitement à la hauteur du buzz.

L’arrivée de Corridor chez Sub Pop (le groupe a aussi signé avec Bonsound pour sa distribution au Québec et ailleurs au pays) avait suscité chez moi un mélange de fierté et d’appréhension. Bien sûr, en tant que Québécois, je ne pouvais que me réjouir de voir le célèbre label (officiellement indépendant, mais quand même détenu à 49 % par Warner) s’affilier pour la première fois avec un artiste entièrement francophone. Mais on était aussi en droit de se demander quelle sorte d’impact cette transition aurait sur la musique du groupe. Non pas que je craignais que le quatuor se mette à chanter en anglais, mais je me demandais si ce passage dans les ligues majeures se traduirait par une approche plus lisse, davantage adaptée à un marché international.

La première bonne nouvelle, c’est que le style et l’esthétique de Corridor demeurent intacts sur ce troisième opus, encore dominé par les rythmiques post-punk auxquelles se greffent des envolées psychédéliques. Deux changements s’observent néanmoins. D’abord, la production (encore signée Emmanuel Éthier) s’avère plus raffinée, grâce sans doute à des moyens plus considérables en studio. Ainsi, la basse semble plus ronde et on remarque aussi l’ajout d’effets électroniques auxquels le groupe ne nous avait pas habitués dans le passé. Autre changement notable : les voix, plus claires et prédominantes, même si elles gardent leur côté vaporeux. Il en résulte des paroles plus intelligibles, alors qu’elles étaient jadis reléguées au second plan.

L’album démarre en trombe avec l’excellente Topographe et son riff addictif en mode ternaire. L’effet n’est pas banal puisque le post-punk s’est largement construit sur des rythmiques carrées à quatre temps, d’où la fraîcheur d’un tel contre-emploi. Et c’est probablement ce qui distingue le plus Junior de ses prédécesseurs Supermercado et Le voyage éternel (2015) : ce désir de Corridor de s’émanciper des conventions du post-punk et du noise rock pour flirter avec de nouvelles couleurs musicales. J’ai en tête la puissante Domino, qui tangue beaucoup plus vers le rock psychédélique avec ses guitares déchaînées, ou encore la planante Grand Cheval, qui porte en elle un petit quelque chose de dream pop, avec des nappes de synthés. Mais une de mes préférées reste sans doute Bang, une sorte de ballade (à défaut de trouver un autre terme) qui délaisse les riffs répétitifs pour une plus grande solennité dans le ton.

Il s’en trouvera peut-être pour dire qu’il s’agit de l’album le plus pop de Corridor, mais je ne le vois pas ainsi. Outre la production plus léchée, il n’y a rien ici qui laisse croire à un quelconque compromis artistique. En fait, il règne sur Junior un sentiment d’urgence, résultat peut-être du délai très court avec lequel l’album a été enregistré (un mois et demi à peine), et qui participe à la force de la proposition.

Il y a deux ans, dans ma critique de Supermercado, j’avais souhaité que Corridor puisse s’affranchir un peu plus de ses influences à la Gang of Four pour développer un son plus distinctif. Avec le recul, je réviserais sans doute un peu à la hausse la note que j’avais donnée à l’époque (ça arrive, les critiques n’ont pas la science infuse!), mais mon constat reste le même : Junior est le disque que j’attendais de Corridor, à la fois mature et ambitieux, mais en même temps brut et spontané…

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