Critiques

Cindy Lee

What’s Tonight to Eternity

  • W.25TH
  • 2020
  • 43 minutes
8,5
Le meilleur de lca

Il y a une tradition au Canal Auditif qui veut, qu’en fin d’année, nous fassions un peu de rattrapage sur les albums nous ayant marqués, mais qui n’ont pas fait l’objet d’une critique sur le site. En ce qui me concerne, je trouverais très dommage de voir 2020 s’achever sans avoir parlé de l’envoûtant What’s Tonight to Eternity de Cindy Lee, projet expérimental de Patrick Flegel, ex-membre du groupe Women.

En fait, pour dire vrai, je me sens un peu mal d’avoir attendu si longtemps avant de revenir sur cet album poignant, paru en tout début d’année et qui va assurément se retrouver dans ma liste des meilleures sorties de 2020. Pourtant, on ne peut pas dire que What’s Tonight to Eternity soit passé inaperçu, se frayant un chemin jusque sur la longue liste du Prix Polaris. Mais c’est une œuvre exigeante, dont le rayonnement est resté limité. Le fait que Cindy Lee aient sorti un autre album à peine trois mois plus tard a sans doute contribué aussi au fait qu’on soit passé à autre chose.

Comme je l’écrivais en avril dans ma critique du suivant Cat O’ Nine Tails, un disque volontairement moins dense, What’s Tonight to Eternity reste l’album le plus abouti de Cindy Lee, « dont la principale qualité est d’avoir réussi à offrir un tout cohérent avec un tel amalgame de styles : musique de film d’horreur, expérimentations baroques, pop déconstruite, noise rock, avant-garde, le tout au service de la vision unique de Flegel ». Bref, un album qui refuse les étiquettes, une façon peut-être pour son créateur et son alter-ego drag de parler de la fluidité des genres.

Mon premier contact avec l’univers de Cindy Lee remonte à janvier 2017, lorsque je les ai vus en première partie de Deerhunter au National. Je connaissais un peu Flegel en tant qu’ex-membre de Women, devenu depuis Preoccupations, mais je ne savais rien de son projet solo. Je me souviens avoir été marqué par sa présence scénique et le côté théâtral de sa musique, qui évoquaient un peu les scènes de chansons dans les films de David Lynch (comme celles dans Mulholland Drive ou Twin Peaks : Fire Walk With Me), de par leur aspect irréel, fantastique ou mystérieux.

Inutile de dire que What’s Tonight to Eternity est un album qui s’absorbe lentement et qui se laisse apprivoiser au fil des écoutes. C’est également une œuvre de contrastes et d’oppositions, avec d’un côté des ballades d’inspiration rétro enrobées d’un vernis psychédélique (The Limit, One Second to Toe the Line, Heavy Metal), et de l’autre des thèmes inquiétants de synthétiseurs qui semblent tout droit sortis d’un vieux film de science-fiction (la chanson-titre, Speaking from Above). On entend des références (Angelo Badalamenti, Sonic Youth, Nancy Sinatra ou the Ronettes), mais elles sont obscurcies, comme transcendées par le regard et la vision de Flegel.

L’album s’articule autour de deux pièces plus longues, qui servent de point d’ancrage à cet univers hors-norme. La magnifique I Want You to Suffer est portée par une ligne de clavecin aux accents baroques qui se désagrège peu à peu jusqu’à finir en amas sonore indéchiffrable, qui vous fera vous demander si vos enceintes ont rendu l’âme. Quant à Lucifer Stand, proche de l’esthétique dark-synth, elle porte en elle le message central du disque, celui du refus de se laisser enfermer dans une relation ou un corps qui nous étouffe, sous le couvert d’un dialogue fictif avec Satan : « I would rather spend eternity in nothing, than to spend eternity with you ».

Aussi expérimental soit-il, une des plus belles qualités de What’s Tonight to Eternity réside dans le fait qu’il parvient à maintenir le fragile équilibre entre le disque un peu bizarroïde et son approche néanmoins chansonnière. Il s’agit d’un disque important, et qui mérite mieux qu’on attende presque dix mois pour en parler.

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