Critiques

Cassandra Jenkins

An Overview on Phenomenal Nature

  • Ba Da Bing Records
  • 2021
  • 32 minutes
8
Le meilleur de lca

L’histoire de Cassandra Jenkins sera à jamais liée à celle de David Berman (Purple Mountains). À l’été 2019, elle devait accompagner Berman lors de sa tournée. Puis, à quelques jours de la première, elle a appris la tragique nouvelle de son suicide. Le choc et le deuil qui ont suivi forment maintenant la matière première du bouleversant An Overview on Phenomenal Nature, qu’elle a lancé le mois dernier.

Ce deuxième album solo de l’autrice-compositrice-interprète new-yorkaise n’est pas à proprement parler un hommage à Berman, même si on sent sa présence qui plane un peu partout sur le disque, comme un fantôme bienveillant, mais inatteignable. Ainsi, sur la magnifique et touchante Ambiguous Norway, elle lui chante les adieux qu’elle aurait sans doute voulu lui dire, tandis qu’elle se trouve dans un avion au-dessus d’Oslo et qu’elle vient de recevoir le costume qu’elle devait porter lors de la tournée, mais qui ne lui servira plus maintenant :

« Farewell, Purple Mountains

I see a range of cumulus

The majesties transmutations

Distant, ambiguous

The skies replace the land with air

No matter where I go

You’re gone, you’re everywhere ».

– Ambigous Norway

Les autres chansons ne font pas référence à Berman aussi directement, mais le thème de la mort y est omniprésent. La nature aussi occupe une place de choix sur le disque, comme l’indique le titre, et c’est par elle que Jenkins semble trouver la force de faire face au poids du deuil. Sur New Bikini, l’eau froide de l’océan devient un remède au mal de vivre, comme si le large pouvait emporter nos peurs et nos angoisses. Il y a un peu de pensée magique là-dedans, et Jenkins en semble tout à fait consciente, mais elle s’accroche néanmoins à cette promesse :

« Baby, go jump in the ocean

It’s cold enough to get your blood moving

Yeah, the water

It cures everything ».

– New Bikini

Sur son premier album, Play Till You Win, lancé en 2017, Jenkins avait adopté une approche qui tirait parfois vers le country alternatif, avec en plus un penchant pour les orchestrations somptueuses à la Weyes Blood. Sans dire qu’elle se réinvente, la voici maintenant qui propose un disque aux accents presque jazz, comme en témoignent la batterie feutrée et la place importante accordée aux instruments à vent (saxophone suave signé Stuart Bogie dans New Bikini et Hard Drive, entre autres).

Conçu en collaboration avec le multi-instrumentiste Josh Kaufman, An Overview on Phenomenal Nature ne se laisse ramener à aucun genre en particulier. À l’image de la pochette, on sent la musique qui flotte au-dessus d’une mer paisible, flirtant avec le folk-rock rugueux (superbe Michelangelo en ouverture), la pop d’avant-garde (Hard Drive, qui rappelle les expérimentations de Laurie Anderson) ou même la musique de relaxation (contemplative The Ramble en conclusion, sorte de symphonie nouvel-âge de plus de sept minutes, avec des chuchotements d’oiseaux en prime).

Même si ces textes sont d’une grande vulnérabilité, il y a quelque chose d’universel dans les histoires que Cassandra Jenkins raconte. Et ça ne tient pas seulement à sa poésie, mais aussi à ses musiques à la fois familières et originales. Sur un album qui ne compte aucun titre faible, Crosshairs se révèle la plus belle de toutes, avec ce riff évoquant Elliott Smith et un texte qui brouille la frontière entre ce que l’on est et ce qui nous entoure :

« All I want is to fall apart

In the arms of someone

Entirely strange to me

In your eyes I see the panoply

Of all the people inside me ».

– Crosshairs

Avec An Overview on Phenomenal Nature, Cassandra Jenkins signe une des plus belles surprises en ce début d’année. Voici une œuvre d’une grande sensibilité que je n’avais pas vu venir et qui m’a totalement déstabilisé. Une musique à fleur de peau qui ne s’apitoie pas sur soi, mais qui nous invite plutôt à la rejoindre.

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