Critiques

Bob-Dylan-Rough-and-Rowdy-Ways

Bob Dylan

Rough and Rowdy Ways

  • Columbia Records
  • 2020
  • 71 minutes
9
Le meilleur de lca

Bob Dylan en a surpris plus d’un en sortant une première composition originale en huit ans. En mars dernier est ainsi paru Murder Most Foul, le premier extrait de l’album Rough and Rowdy Ways. Cette longue pièce de 17 minutes presque sans mélodie est devenue le premier numéro un au billboard en carrière de cet artiste pourtant légendaire. La période que nous vivons est surprenante, c’est le moins qu’on puisse dire. Et Rough and Rowdy Ways, paru dans son intégralité le 19 juin dernier, n’y échappe pas. On y retrouve un Bob Dylan au sommet de sa créativité.

Musicalement, Rough and Rowdy Ways poursuit dans la lignée de Tempest, le précédent album de créations originales de Bob Dylan. Celui-ci s’éloignait alors des pièces plus rock de Love And Theft (2001) et Modern Times (2006) pour ancrer sa poésie dans la lenteur. Rough and Rowdy Ways continue dans cette voie. La batterie se fait généralement discrète. Les instruments acoustiques dominent : violon, mandoline et contrebasse prennent le pas sur la guitare électrique. Seuls les blues False Prophet, Goodbye Jimmy Reed et Crossing The Rubicon viennent briser le ton, amenant par moment une énergie plus brute à un album tout en délicatesse.

Dylan a toujours aimé sa musique très répétitive, et cela est particulièrement vrai sur ce nouvel album. Les solos se font très rares, les variantes sur les motifs d’accompagnements discrets. Même les variantes d’intensités sont peu marquées et reviennent souvent de façon cyclique entre les segments d’un même morceau.

La beauté de la chose est que cela ne laisse que plus d’espace aux mots. Et c’est justement là où Rough and Rowdy Ways vient surclasser ses prédécesseurs. On pourrait presque croire que Bob Dylan a voulu montrer à tous qu’il est à la hauteur du prix Nobel de littérature qu’il a reçu en 2016, un prix qu’il a pourtant accueilli sans empressement.

Pourtant, les thèmes abordés sur l’album ne sont pas nouveaux. Ce sont les mêmes obsessions que Bob Dylan traîne depuis au moins 20 ans. Du haut de ses 79 ans, on ne se surprendra pas si la mort arrive en tête de liste parmi les hantises du chanteur. Sur Rough and Rowdy Ways, le sujet devient toutefois un prétexte pour convoquer certaines de ses influences musicales et littéraires, pour explorer son passé afin d’éclairer le présent… Beethoven, les Rolling Stones et Jimmy Reed côtoient ainsi William Blake, Edgar Allen Poe et Jack Kerouac, mais aussi de grandes figures de la culture populaire comme Indiana Jones et Marilyn Monroe, ou des personnages historiques comme Anne Frank et Jules César.

Mais ces allers-retours se butent toujours à un mur lorsque venu le temps de se projeter vers l’avenir. La mort, le jugement dernier, l’Armageddon se dressent alors. Ainsi même lorsque les textes de Dylan se tournent vers la beauté de l’instant présent, le spectre de la mort se fait sentir. « Key West is the place to be / If you’re looking for immortality / Key West is paradise divine / Key West is fine and fair » peut-on l’entendre chanter sur Key West (Philosopher Pirate). De même, sur I’ve Made Up My Mind to Give Myself to You, quand il se laisse aller à la tendresse : « I’ve seen the sunrise, I’ve seen the dawn / I’ll lay down beside you when everyone’s gone. »

La mort se fait ainsi sentir tout au long de Rough and Rowdy Ways, mais elle n’est jamais abordée d’un point de vue strictement personnel, plutôt en des termes généraux, dans ce qu’elle révèle de la fragilité humaine, comme Bob Dylan l’a affirmé dans une entrevue récente au New York Times.

C’est sur Murder Most Foul, la pièce finale du l’album, que cette volonté de projeter le personnel dans l’universel devient la plus évidente. En effet, la pièce commence son récit à Dallas en novembre 1963, alors que JFK est abattu en public. Elle s’attarde au passage sur la haine et la violence politique. Puis, après ce vers révélateur – « But his soul was not there where it was supposed to be at », le texte déploie une longue énumération de pièces et d’artistes dont beaucoup ont contribué à l’émergence de la contreculture dans les années 1960, comme si le chanteur souhaitait retracer l’âme de JFK dans cette effervescence à laquelle il a lui-même contribué. Comme s’il voulait souligner que la haine ne peut empêcher le changement de s’imposer.

Alors que les États-Unis sont en proie à une crise sociale historique dans la foulée de l’assassinat de George Floyd, on est tenté de voir dans ce dernier morceau quelques notes d’espoir.

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