Critiques

Bernardino Femminielli

L’Exil

  • Éditions Appærent
  • 2020
  • 39 minutes
7

Bernardino Femminielli est un intrigant poète et musicien montréalais qui semble sorti de nulle part. Pourtant son premier album (sur Bandcamp du moins) date de 2010. Si l’artiste multidisciplinaire crée depuis longtemps, c’est une certaine incompréhension de la part de l’industrie de la musique qui l’a poussé à s’exiler de Montréal à Paris. Sur son nouvel album de quatre chansons, L’Exil, Bernardino quitte ses repères et s’aventure en territoire inconnu : une œuvre semi-fictive et semi-dérisoire d’un artiste non conventionnel. 

Son exil commence par French Exist : « Les carottes sont cuites ». Pas de niaisage ici. « Je suis votre homme de spectacle. Quinze heures dans ce trou j’ai besoin de m’exiler. » Le crooner très champ gauche abandonne sa vie pour une aventure incertaine, mais attrayante. Une longue expédition de douze minutes oscillant entre sensualité et déchéance, mystère et cauchemar, le tout sur une musique parfois psychédélique parfois post-punk. Le rythme est dénudé et angoissant, la batterie, et surtout la basse, installe un ton oppressant et inquiétant, alors que le clavier et le piano diaboliques semblent de plus en plus incontrôlables. 

Sur une musique électronique langoureuse et dansante, L’Amour Avec Moi apporte un brin d’espoir dans ce voyage préoccupant… mais surtout beaucoup de sexualité sans censure : « Ma chérie, recommençons, allons faire l’amour, dans les chiottes misérables de cette discothèque. » La chanson L’Exil pour sa part rappelle French Exist avec son style sobre et son piano, puis sa trompette, cauchemardesque. Monté en plusieurs parties, L’Exil est un long morceau exigeant et sombre, une nouvelle étape à cette aventure imprévisible et dangereuse.

L’album se termine sur la plus légère La Ballade de Daddy & Johnny qui permet de respirer un peu après la lourdeur de L’Exil. La gentille et captivante mélodie au xylophone et les choeurs sont aussi doux qu’une berceuse pour enfants ou qu’une danse tendre entre amoureux. Alors que sa poésie osée et libre, combinée à sa voix tremblotante grave et sensuelle, rappelle facilement Serge Gainsbourg et sa « Ballade de Melody Nelson ».

Le chant de style spoken word ou chanson française rappelle aussi Gainsbourg. Mais comme Bernardino crée une musique si étrange, riche et audacieuse en mariant plusieurs genres de plusieurs époques, la comparaison tient mieux en s’imaginant un Gainsbourg qui remplace ses cigarettes de marque Gitanes par un gros bat et son verre de bourbon par un thé aux champignons magiques.

Comme un film expérimental des années 60, L’Exil n’est pas une œuvre facile destinée à un grand public, puisque la musique y est souvent lourde et les paroles, assez sinistres. Repoussant les limites sans compromis, l’album ambitieux se consomme comme une expérience bouleversante à revisiter de temps en temps. Et même si Bernardino Femminielli est déçu du rejet et de l’incompréhension entourant sa musique, c’est son refus des conventions et son style marginal et authentique qui font son charme et son mérite. Des atouts idéaux pour créer un mythe moustachu qui marque et non un hit qui passe.