Critiques

Barrdo

(les) méandres de la soif

  • Poulet Neige
  • 2020
  • 43 minutes
7,5

La liberté de création reste un des plus beaux privilèges de l’artiste. L’an dernier, la formation Barrdo nous offrait L’éternel retour, un album double ambitieux, certes un peu éparpillé, mais ô combien riche, lorgnant autant du côté du folk, du prog que de la musique ancienne. Et voici que nous arrive (les) méandres de la soif, lui aussi marqué du sceau de l’éclectisme, mais avec une énergie un peu mieux canalisée.

Barrdo est avant tout le projet de Pierre Alexandre, créateur de la liste Poulet Neige et aussi bassiste au sein du groupe Fuudge, dont le leader David Bujold assume ici la coréalisation, en plus de jouer lui-même de la basse sur plusieurs morceaux. On note aussi la présence d’Olivier Laroche, un autre membre de Fuudge, à la batterie et aux percussions. Bref, une grosse gang de chums qui s’amusent et qui éprouvent un réel plaisir à enrichir les projets des autres dans un bel esprit de collégialité.

Si le rock pesant de Fuudge se caractérise par ses influences grunge et stoner rock, avec des textes en joual parfois un peu crus, la musique de Barrdo cultive un certain classicisme dans ses orchestrations, avec des arrangements soignés laissant une place importante aux cuivres et aux cordes, et des textes aux multiples références littéraires.  Bien sûr, il y a un point commun chez ces deux groupes : une certaine nostalgie pour le prog des années 70 et un refus de se limiter à un seul et même style.

Avec (les) méandres de la soif, Barrdo offre un autre album finement ciselé, et qui impressionne par la qualité et la richesse de ses textures. Les choses commencent en beauté avec l’aérienne et orchestrale Printemps, qui se fait d’abord douce avant de monter en intensité pour un puissant climax. Sans dire que l’influence me semble évidente, j’ai un peu l’impression de renouer avec le folk-prog des années 70, dans le style Harmonium sur Si on avait besoin d’une cinquième saison ou encore Les Séguin de l’époque Récolte de rêves. Ça se poursuit en mode plus rock avec l’accrocheuse Une façon parmi d’autres et son riff syncopé, elle aussi très réussie.

Comme sur L’éternel retour, les textes sont très bien ficelés, juste assez abstraits pour laisser place à l’imagination quant à leur signification, et évitant les lieux communs. Ainsi, la sympathique 4900$ évoque l’idée d’un pèlerinage spirituel ou d’une retraite de silence, mais dont le personnage ne peut s’empêcher de tout ramener à un enjeu de chiffres, que ce soit en termes de distance parcourue ou d’argent dépensé. À l’inverse, le texte de Tout est une échelle fait davantage appel au subconscient, avec cette idée d’ascension, mais sans qu’on sache clairement l’objectif de la quête.

En entrevue avec Le Devoir, Pierre Alexandre s’est décrit comme « un nerd de la théorie musicale », et on en prend toute la mesure ici. Remarquez que ce n’est pas nouveau. Après tout, il y avait un madrigal sur L’éternel retour. Cette fois, ce désir de puiser dans le répertoire classique se traduit par deux interludes de type musique de chambre, qui évoquent tour à tour l’œuvre d’Olivier Messiaen ou encore le Arnold Schönberg d’avant sa période dodécaphonique, avec une instrumentation qui inclut notamment le basson, trop peu utilisé dans un contexte pop ou rock.

Même s’il ratisse large, (les) méandres de la soif bénéficie d’une direction artistique mieux définie que son prédécesseur. La seule chanson qui sort du cadre ici s’intitule Estelle Roberts (1889-1970), du nom d’une spiritiste anglaise, une digression prog dans le style d’Anekdoten ou de King Crimson qui ravira les amateurs du genre, mais qui s’insère moins bien dans le portrait. Mais voilà, Barrdo s’est donné comme but de créer sans contraintes, et ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre.