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Osheaga 2022 | jour 3 : Genesis Owusu, La Doña, Mahalia, Girl in Red, Royal Blood, Lucy Dacus, Wet Leg, Machine Gun Kelly, Idles et Dua Lipa

Pour être honnête, je suis un peu trop vieux pour faire partie du public visé par les organisateurs d’Osheaga. Il y a 15 ans, quand le festival a commencé, ça allait encore. Je suis de la génération Lollapalooza, mon idéal pour un grand festival n’existe plus vraiment, à part peut-être à Primavera, en péninsule ibérique. Mais bon, celle qui devait couvrir le festival pour le Canal avait chopé la COVID, alors je l’ai relevée dimanche. Pour équilibrer mon point de vue de vieux grognon, j’ai invité mes deux filles, âgées de 13 et 15 ans, à m’accompagner.

Avec la contribution de LP Labrèche en mots et Alexanne Brisson en photos.

À nous trois, nous connaissions la majorité des invités : moi, c’est les rockeurs et les rappeurs, elles, c’est le pop et les artistes TikTok. Nous avions quelques terrains d’entente: il ne fallait pas manquer Wet Leg, et il fallait éviter Machine Gun Kelly autant que possible. Comme quoi les pommes ne tombent jamais très loin du pommier.

Début de journée sous le soleil

Nous arrivons tôt pour ne pas manquer Genesis Owusu. J’espérais un groupe complet comme Owusu le présente à l’occasion, mais on a eu plutôt droit à une version avec pistes d’accompagnement, les musiciens étant troqués pour trois danseurs/hypemen. Quiconque connaît un peu le flamboyant chanteur et rappeur australien sait qu’il se fera remarquer même avec des moyens réduits, et c’est le cas. Spectaculaire ouverture pour la journée, et niveau d’énergie à peu près inégalé par les autres par la suite. Verdict de mes filles: il est bizarre, mais il donne tout un spectacle.

Après un bref coup d’œil à Coco & Clair Clair (leur amateurisme a quelque chose de charmant, mais ça reste très, très mince), nous allons aux scènes principales pour essayer de voir Gracie Adams (parce qu’une application la compare à Olivia Rodrigo). Nous arrivons au milieu du set de Sam Fender, un bon garçon dont le pop-rock ne dérangera jamais personne. Verdict de mes filles: ce n’est pas leur genre, mais au moins sa voix n’est pas geignarde (un reproche qu’elles adressent tout autant à Justin Bieber qu’à Win Butler).

Aucun de nous trois n’a la patience d’attendre Gracie, alors on va essayer la grande roue. La file est un peu longue, mais on s’entend tous les trois: ça valait la peine, et la présence de manèges gratuits sur le site est une bonne chose. Certains diront que ça n’a rien à voir avec la musique, mais je dirais que certains des artistes invités ont paradoxalement très peu à voir avec la musique eux aussi.

Traverser de l’autre bord!

Retour à la paire de scènes Verte/Vallée pour voir Mahalia, chanteuse soul britannique d’origine jamaïcaine. Elle attire une petite masse de fans enjoués qui arrivent à faire pas mal de bruit. Ses confidences sur ses amours et sur sa relation avec son corps la rendent très attachante. Côté musique, c’est smooth et bien joué, mais comme beaucoup d’artistes lors de ce week-end, l’ensemble dépend d’une trame d’accompagnement qui fournit les chœurs et certains effets sonores. Le batteur a donc assurément un métronome qui lui joue dans l’oreille, ce qui rend l’ensemble carré, impeccable, mais un brin robotique. Verdict des filles: elle est chouette.

LP: Oh salut la famille! Pendant que vous vous amusiez entre tous ces spectacles, je suis allé me faire aller le bassin sur les rythmes mexicains de La Doña. L’Américaine porte sur ses bras l’héritage de la musique mexicaine qu’elle remet au goût du jour avec ses deux comparses : Naomi Garcia et Tano Brock qui sont aussi des amis d’enfance. Le côté familial et surtout confortable sur scène fait en sorte qu’on embarque dans sa proposition comme si c’était notre amie du secondaire qui se retrouvait enfin sur scène. Un très bon concert. Je ne peux pas en dire autant d’Inhaler qui compte notamment sur la présence du fils de Bono. Cette performance assez générique a inspiré Marc-André Mongrain qui plongeant dans ma job étudiante dans une pharmacie au début de la vingtaine a dit: « À 23 ans, toi tu vendais des médicaments génériques et lui, il fait des tounes génériques. » De retour au programme régulier.

Autre déplacement vers la grande scène pour voir girl in red, une chanteuse pop-punk norvégienne fièrement hors du placard qui pique la curiosité de mes filles. On arrive cependant un peu tôt et on doit subir une bonne partie du set de Royal Blood. Le hard rock pop du duo a passablement de succès, mais le batteur veut trop que le public lâche son fou. Il a même l’air fâché que ses fans n’en fassent pas plus. Ils sont pourtant nombreux et agités, il y a un circle pit et tout. Qu’est-ce qu’il veut de plus? Un incendie? Des meurtres? Du calme, mon gars. Le monde s’amuse. Les fins de chansons sont si interminables que mes filles sont à bout avant même l’arrivée de girl in red. On reste pour une poignée de chansons de cette dernière, et on s’entend tous les trois: elle est très bonne, mais là on a besoin d’un break. Verdict de mes filles pour Royal Blood : « Ils finissent quand? »

Lucy Dacus

Encore un autre déplacement vers les petites scènes pour manger et pour attendre Wet Leg en écoutant Lucy Dacus. La rockeuse indie de Virginie fait un effort apprécié pour utiliser son français un peu rouillé, qu’elle dit avoir étudié pendant six ans. Même si, comme elle dit, « ma grammaire est merde, » ça fait beaucoup pour charmer son public. Et quand elle demande au public « Qui ici est gai? » en présentant sa pièce Kissing Lessons, elle se fait répondre par le 2e cri le plus fort que j’ai entendu de la journée. Verdict des filles: elle est bonne.

Enfants prodigues

Viens ensuite à la scène des arbres Wet Leg, qui va provoquer LE cri le plus fort du week-end. Ce groupe attire une tranche particulière du public d’Osheaga, celle qui est plus proche de mon âge et en qui je me reconnais un peu plus. Le duo féminin de l’Île de Wight, accompagné par son batteur et son bassiste, était attendu avec impatience. Leur premier album, paru plus tôt cette année, est fun d’un bout à l’autre, et le groupe n’est visiblement pas du tout blasé par le succès qui leur sourit. On a droit à 45 minutes de pogo, de bonne humeur et de blagues qui volent délicieusement bas. (Pour le cri, allez écouter la chanson Ur Mum et vous comprendrez.) Verdict des filles: « Haaaaaaaaaaaaaaaa!! »

Pour terminer la journée de façon plus reposante et confortable, nous choisissons de nous installer sur la butte de gazon loin devant les scènes principales pour le plat de résistance et la raison pour laquelle mes filles voulaient être là aujourd’hui: Dua Lipa. Nos précautions et notre avance nous font subir un bon 20 minutes de Machine Gun Kelly, l’incarnation de tous les travers de Los Angeles: ça veut désespérément être cool, c’est tapageur, geignard, flashy, mais ultimement vide. Le gars qui fait tout pour être la cible de tabloïdes et des machines à rumeurs sur Internet se plaint constamment de ce qu’on dit de lui sur Internet. Va te cacher dans les montagnes de l’Idaho, mon grand! Personne ne te retient.

Je laisse mes filles seules comme des grandes et je fais un aller-retour pour voir au moins un petit bout d’Idles, mais le son est curieusement à un volume insuffisant, et il y a quelque chose qui m’agace dans l’ordre routinier de leur prestation scénique. On croirait que ces néo-punks britanniques feraient figure d’intrus dans la programmation, mais leur manque de spontanéité convient plutôt bien au week-end en général. 

LP : oh rebonjour Mathieu, si je peux me permettre, vers la fin de la prestation, Joe Talbot a replacé un jeune homme qui l’accusait d’avoir peur de descendre dans la foule. Ce à quoi il a répondu : j’ai travaillé pour me rendre sur scène bonhomme et so what si j’ai peur? T’es pas capable de respecter mes limites? Tu voudrais que je fasse quelque chose que je n’ai pas envie de faire?» La foule a commencé à se monter contre le gars qui venait de se faire replacer et comme le monde avait des envies de régler le tout à coup de poings (toujours la meilleure idée right?) Joe Talbot a intervenu pour dire que le gars n’avait pas besoin d’être replacé, mais d’être soutenu et entouré d’amour. C’est pas mal la proposition aussi rock la plus peace and love que j’ai vu des dernières années. À vous les Robitaille.

Étincelante Dua Lipa… mais…

Je reviens donc en vitesse retrouver mes grandes, qui sont très heureuses d’avoir plus d’une heure de musique où elles connaissent toutes les chansons. Que dire à propos de Dua Lipa qui n’a pas encore été dit? Elle est au top, c’est l’héritière des reines de la musique pop qui sont venues avant elle. On pense à Madonna, Janet Jackson, Pink, Lady Gaga, Abba, etc. Tout est rodé, tout sonne bien, rien ne semble trop synthétique, c’est irréprochable. La chanteuse est entourée d’une dizaine de danseurs et on assiste à une tornade de corps parfaits bougeant au rythme d’une distillation de décennies de musiques pop, récupérant des bouts de divers courants pour créer un Frankenstein de mélodies accrocheuses et de rythmes enlevants. C’est à glacer le sang.

Je ne peux pas m’empêcher de penser que cette musique est à l’opposé de l’expression individuelle. C’est le fruit d’une énorme équipe, dirigée par des vendeurs de rêve, unie pour mettre en valeur une ex-mannequin qui ne nous révèle absolument rien d’elle-même quand elle est sur scène. Elle a tout pour elle, et des millions de fans de par le monde sont prêts à lui en donner encore plus. Elle ne risque rien de significatif, et elle obtient absolument tout.

Manifestation du capitalisme numéro 743,765, vous me direz. À quoi bon s’offusquer, rendu là? Je sais, je ne devrais pas être surpris. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser: qu’est-ce que je fais à mes filles en les exposant à un tel exemple, impossible à suivre? Comment une jeune fille peut-elle observer Miss Lipa sans que son estime d’elle-même en souffre? Je voulais leur faire plaisir avec ces billets, mais je crains de les briser à vie. Je me console en me disant que nous arrivons au moins à parler de ces choses honnêtement dans le métro sur le chemin du retour. Elles m’ont accompagné pour voir Dua Lipa, mais j’ose espérer que les girl in red, Dacus et Wet Leg qu’elles ont vu aujourd’hui leur resteront en tête pour faire contrepoids à la tyrannie de l’image parfaite qui se manifestait de diverses façons à Osheaga.

Crédit photo: Alexanne Brisson