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L’art du trio : Chick Corea à la Maison symphonique le 16 octobre 2019

Soirée de grande classe, hier soir, dans le cadre de la série Jazz à l’année du Festival international de jazz de Montréal alors que le pianiste Chick Corea effectuait trois ans plus tard un retour dans la superbe salle, propice à ce type de concert.

Son nouveau projet, The Spanish Heart Band, huit musiciens qui carburent au flamenco, aux rythmes latins, et le disque Antidote qui en découle n’étaient toutefois pas au menu. 

Le légendaire musicien de 78 ans a repris du service avec le contrebassiste Christian McBride qui doit bien être passé une vingtaine de fois au FIJM si ce n’est pas plus; avec ses propres groupes ou alors aux côtés de grosses pointures. Brian Blade (Bob Dylan, Wayne Shorter, Daniel Lanois) peut en revendiquer presque autant, chouchou des Montréalais, batteur de nuances, impressionniste dans son jeu, chatoyant les cymbales ici, grondant ses tambours par là, usant des balais sur sa modeste batterie avec finesse et précision, Blade, à 50 ans est dans une classe à part. On a donc devant soi un trio de piano jazz classique qui fait saliver les aficionados.

La feuille de route de l’Américain est remarquable: en plus d’avoir joué avec des tas de musiciens tels Blue Mitchell, Cab Calloway et Dave Holland, il remplace Herbie Hancock au sein du groupe de Miles Davis dans les années 60 et assiste aux premières loges à la naissance du jazz fusion avec le mythique trompettiste: In A Silent Way et Bitches Brew, deux albums majeurs de Davis sur lesquels figure Corea, et Filles de Kilimanjaro dans une moindre mesure, qui furent un véritable rite initiatique pour le défricheur qu’il est devenu.

Son passage au sein de Return to Forever créé par lui en 1971 fut bien sûr un haut fait du jazz-fusion, époque où dans son cas, les claviers prédominaient, à l’instar de Joe Zawinul avec Weather Report. Une nouvelle mouture de RTF est passée par le FIJM il y a une dizaine d’années, Corea renouant avec Stanley Clarke, Al Di Meola, etc.

Il a débuté le spectacle en cabotinant: deux à trois notes de piano sont envoyées puis il se tourne vers l’auditoire afin qu’il puisse les répéter à l’unisson, proposant un amusant jeu à la chorale de fortune qui s’exécute bon enfant, surpris d’interagir dès le départ avec l’hôte de la soirée. Il répétera l’exercice passant des notes basses aux plus hautes. Ça y est: l’atmosphère était détendue!

Les premières vraies notes du concert furent celles d’Humpty Dumpty qui prirent assez vite un virage be-bop. Corea joue sur la cadence effrénée avec sa signature habituelle: la main droite distribue des grappes de notes, à contretemps, la gauche qui construit et déconstruit des sons dissonants selon l’intensité du moment. La fluidité est aussi impressionnante que l’inventivité qui se transmet de sa caboche jusqu’à ses doigts. Chacun y va de son petit solo, la foule approuve. Comme entrée en matière, c’est concluant.

Du fond de la salle, le son était vachement à la hauteur de l’acoustique de l’endroit, on goûtait pleinement les échanges entre les trois protagonistes, des conditions d’écoute optimales, quoi!

Regroupé au centre de l’immense scène, le piano est disposé de sorte que Corea joue dos au public, McBride est bien campé au centre et Blade à sa droite, comme à son habitude, faisant face aux deux autres, donne l’occasion à ses admirateurs d’observer les subtilités de son jeu.

Au tour de McBride de présenter un morceau, mais juste avant, il confie son étonnement de débarquer à Montréal hors festival: ‘’Wow! La ville est complètement différente sans l’ambiance qui y règne. Je comprends encore mieux l’impact du festival sur la ville!’’ Amorce alors une version “Chickcoreaesque” de In A Sentimental Mood de Duke Ellington. McBride sort même l’archet et s’extirpe de son gros instrument une belle tendresse qui embrasse la mélodie.

Au cours de la soirée, le trio nous a offert entre autres du Bill Evans (Alice in Wonderland), Blade fit la présentation de deux pièces de Thelonious Monk, des éléments de blues et de classique ont ponctué la soirée, mais ici, entre respect des traditions et dérapages contrôlés, le trio est télépathique, en osmose comme ceux de Keith Jarrett ou Brad Mehldau. On entend une mouche voler…

Cette fois, sans Dave Weckl et John Pattitucci avec lesquels il a beaucoup collaboré durant les années 80 et 90 et encore à l’occasion, Corea semble aussi serein avec le groupe qu’on a vu hier. Un concert assez différent de celui d’il y a trois ans, mais honnêtement, faut-il s’en étonner?

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