Chroniques

Se plonger dans l’univers du bruit quotidien avec Gohertz

Alors qu’Obélix tombait dans la marmite de Panoramix, Philippe Desjardins, qui crée sous le nom de Gohertz, tombait quant à lui dans celle d’ABBA et des Bee Gees pour ainsi devenir un véritable audiophile.

Full disclosure : Philippe Desjardins est un collaborateur de longue date du Canal. Nous l’aimons beaucoup. Oui, nous sommes biaisés. Mais sa musique est bonne quand même.

À l’aube de son adolescence, la découverte du son est devenue sa potion magique personnelle, essence véritable de ce qui l’habite encore aujourd’hui. Cet intérêt donc cultivé depuis son très jeune âge, entre autres par l’entremise de ses frères et de ses découvertes autodidactes, s’est depuis nourri de divers univers musicaux et sonores, l’amenant à développer une relation étroite avec l’idée de composer à son tour. Les mélodies qui se sont jouées en boucle dans sa tête se sont éventuellement transformées en maquettes sonores, Philippe rajoutant au passage la phrase classique : «Si j’ai la mélodie dans la tête, je peux sûrement arriver à la composer», développant chez lui un sens accru de l’analyse et une compréhension plus que poussée sur la place qu’occupe ce vaste monde perceptible par l’ouïe.

L’homme que j’ai eu la chance de rencontrer il y a quelques semaines déjà, en avait beaucoup à apprendre à un jeune homme comme moi qui partage cette même passion et qui ne cesse d’en apprendre sur le sujet. Celui qui a grandi au son de la pop, mais qui s’est rapidement retrouvé face à face avec le grunge des années 90, le rock psychédélique de Pink Floyd, le rock expérimental et industriel des Nine Inch Nails ainsi que la musique électronique d’Aphex Twin, m’a fait faire un tour guidé de la matière qu’il ingère depuis le début de son amour pour la musique, jusqu’à la composition de son premier album Le bruit quotidien

Son projet porte le nom de Gohertz. Inutile d’y trouver une spectaculaire définition, alors que ce dernier mentionne tout simplement que « l’assemblage signifie de libérer les fréquences en les laissant se manifester telles quelles ». L’idée est de retrouver le contact avec les bruits de la nature, qu’importe celle choisie. Dans le cas présent, c’est surtout la nature urbaine qui a façonné cet album, avec des bruits entièrement tirés de l’appartement du génie créatif. 

Le bruit quotidien, par réflexions sur les recherches effectuées, et sur les dires de Philippe lui-même au cours de notre conversation, est un projet électroacoustique imbibé par l’alliage de plusieurs sons tirés d’éléments du quotidien, qui, par terme, se définit comme de la musique concrète, voir de la musique de chambre avec un grand penchant pour l’IDM. Nécessitant une volonté d’écoute qui plaît généralement plus aux audiophiles, rien n’empêche cependant à quiconque de se lancer dans son écoute et de s’y laisser surprendre sans trop s’investir. Sur ce fait, Philippe a renchéri : « Dans la musique pop, il y a un consensus, une complicité entre la personne qui la compose et celui ou celle qui l’écoute. Presque tout ce qui joue dans la pièce est prévu et calculé. La recette te saute au visage, finalement tu te rends compte qu’il n’y a pas tant d’ingrédients que ça». 

La beauté de la chose dans ce projet, c’est que rien n’est imposé dans l’idée de ce que l’on doit penser ou ressentir, s’éloignant de ces codes et de ces recettes d’émotions préétablies par la plupart de la musique que notre oreille s’est habituée à entendre pour concevoir un projet singulier. 

C’est avec une grande sagesse que Philippe Desjardins m’a parlé de l’importance de sortir de sa zone de confort, de s’arrêter par moment dans le processus et de laisser les choses aller pour laisser plus d’espace aux élans créatifs. Il a donné un bon exemple avec le développement de son thème qui s’est complètement défini au moment où les 12 morceaux qui le composent ont été peaufinés et achevés, de sorte que chaque pièce du casse-tête puisse vivre dans son unicité avant tout. Selon lui, « il aurait été trop ambitieux de connaître la fin, de l’assembler avant de réellement travailler sur le projet ». 

Outre l’université, c’est un contrat lui demandant de confectionner une trame sonore d’une heure pour le dévoilement du gâteau du 10e anniversaire du Musée d’Art Contemporain du Luxembourg en 2016 qui s’est avéré l’élément déclencheur de la conception de l’opus. La trame atmosphérique ambiante contemporaine, composée à l’époque, se trouve désormais en version écourtée de 10 minutes et porte le nom de Balloune no 10

Comme c’est un album qui sort des sentiers battus, il était inévitable de demander au compositeur si son processus créatif avait été influencé par l’écoute éventuelle d’oreilles extérieures. En réponse à cette question, il a mentionné « j’ai pris le temps à tête reposée de m’assurer qu’il existait un équilibre entre les accords ». Dans le processus, de voir si le besoin y était de retirer ou d’ajouter certains éléments pour concevoir une certaine harmonie, Philippe reprend «Dans la composition de musique concrète, il faut beaucoup de volonté, de ténacité parce que c’est long s’assurer que tout sonne bien».  Au final, en étudiant ce concept via la réceptivité de son système nerveux, il s’est rendu compte qu’il valait mieux que ce soit la créativité qui pose le dernier mot, ce qui s’est d’ailleurs produit. 

Pour Philippe Desjardins, comme pour la plupart des audiophiles, « la musique est un outil qui arrête le temps ». La musique se consomme différemment pour tous et, sans rien enlever à la musique uniquement destinée au divertissement, celle qui se consomme à une vitesse fulgurante, il s’entend pour dire que ce qui se trouve dans Le bruit quotidien s’éloigne de toutes destinations populaires. C’est pourquoi, dans ce cas-ci, l’idée euphorisante de la symbiose entre l’oeuvre écoutée et l’être qui l’écoute prime à nouveau au-dessus de la mise en valeur de l’album. 

En prenant conscience de l’entité créative dans son ensemble, on se demande quelle est la place de l’improvisation et de ce qui a été réfléchi. À ce sujet, Philippe Desjardins a répondu que « le trois quarts de son album est issu de mélodies qui ont mariné dans sa tête, jusqu’au moment où il jugeait nécessaire de les composer réellement ». Il était d’ailleurs important pour lui de ne pas laisser trop longtemps mûrir ces mélodies, simplement pour ne pas en perdre l’essence de départ. Il a par la suite renchéri en mentionnant ceci : « mon idée n’a jamais été de concevoir des mélodies complexes, quand je détenais quelque chose que je jugeais satisfaisant, je ne cherchais pas nécessairement à aller plus loin.» En comparant ses chansons à des phrases lors de l’entrevue, Philippe Desjardins voulait mettre en image que ces seuls réels moments d’improvisation, c’est lorsqu’il était désireux d’ajouter de la fioriture lors du fignolage, en ayant comme volonté de terminer son message de belle façon. 

Au fil de la conversation, le sujet des musiques de jeux vidéo 8 bite est ressorti comme étant une influence notoire dans son processus de création. Sans utiliser le 8bite, optant plutôt pour le 32 bite, il a parlé de la fascination qu’il éprouvait face à la capacité de celle-ci de concevoir une atmosphère des plus intéressantes dans un vaste univers à partir de peu d’éléments, générant un sentiment de satisfaction instantané qui s’apparente à celui présent dans Le bruit quotidien

Comme mentionné plus tôt, l’idée de se rapprocher de la nature brute est un principe fondamental de ce projet. Ainsi, je me suis questionné sur l’influence que portait l’environnement quotidien de Philippe sur son processus. En étant un designer sonore, son rôle est de changer des bruits, éléments sonores non désirés, en sons concrets qu’il pourra utiliser de diverses manières pour assembler ses mélodies. En faisant l’échantillonnage de sons de plusieurs éléments distincts de son environnement, il devient maître de la formule qu’il désire leur donner. Ainsi, il peut utiliser ce qu’il a retiré de son environnement et le transposer dans un tout nouvel environnement créatif. 

Quand l’expérience humaine se mêle à la composition

De ce sujet a émané le concept de l’expérience humaine qui se transpose dans les sons. En prenant exemple sur la chanson Train de vie, le compositeur dit : « Sur Train de vie, je me suis inspiré du travail de 9 à 5. Le bruit du grille-pain qu’on entend, c’est pour recréer le bruit répétitif, le bruit mécanique d’un train, le train qu’on prend pour aller chaque jour au travail, pour construire le rythme et lui imposer l’effet routinier ». En poussant encore plus loin sur la réflexion, il a rigolé en me disant que la chanson avait la même durée que le temps de cuisson de 2 tartinades à cuisson moyenne. Le sujet s’est conclu sur le fait que les sons employés ne sont pas maîtres de la chanson en elle-même, mais remplissent des rôles bien précis comme une cuvette de toilette qui crée une transition ou encore un grille-pain qui termine une chanson. L’idée derrière la chose n’est pas de transmettre une émotion quelconque, mais plutôt de recréer un lieu ou encore un moment à travers la juxtaposition de tous les éléments choisis. 

En nommant son album ainsi, Philippe Desjardins nous joue un petit tour, puisque concrètement, et bien que ces derniers soient omniprésents dans certaines compositions, ils sont éclatés ou tellement remodelés dans d’autres, qu’ils deviennent méconnaissables, formulant une partie de l’abstraction du concept de reprise d’éléments du quotidien. 

L’album Le bruit quotidien est somme toute un projet sur lequel il serait difficile de passer à côté, autant pour son processus créatif que pour son entité finale. Avec ce projet, on sent une grande pertinence dans le message véhiculé et qu’importe le niveau d’intérêt qu’on en fait, s’y prêter en vaut le détour. Sans être trop complexe, la musique de ce projet continue d’évoluer et c’est ce qui laisse place à une suite très prometteuse. 

Fait notable, l’idée germe dans la tête du compositeur de faire une session live, possiblement cet automne. C’est à suivre, mais en attendant, vous pouvez toujours écouter gratuitement l’album à la fois sur Bandcamp et sur Soundcloud également. N’oubliez pas de vous rappeler que ce n’est pas tous les jours que vous entendrez le bruit d’un grille-pain comme élément principal d’une chanson. 

Gohertz s’inspire des musiques bruitistes, concrètes et synthétiques pour créer un univers parallèle dans lequel les fréquences sonores sont libres de faire des bruits ou des sons. Longue vie aux fréquences sonores!
Philippe Desjardins

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