Chroniques

Pink Floyd

A Saucerful of Secrets

  • EMI Records
  • 1968

« Malheureusement, le second album de Pink Floyd n’est pas aussi intéressant que le premier, et il est même plutôt médiocre. […] La production n’est pas aussi lustrée, et le travail instrumental se révèle de mauvaise qualité et routinier. […] Créer de la musique pour l’effet plutôt que par conviction constitue une faible base pour établir la réputation d’un groupe – Mais c’est ce que les Pink Floyd ont fait. »

Ça semble difficile à croire aujourd’hui, mais c’est en ces termes que le critique Jim Miller, du magazine Rolling Stone, avait accueilli la sortie d’A Saucerful of Secrets en 1968. Certes, les disques dits « de transition » donnent rarement des chefs-d’œuvre, et c’est ainsi qu’il faut considérer A Saucerful of Secrets (même si le batteur Nick Mason dira des années plus tard qu’il s’agit de son préféré). En effet, l’album a été enregistré au moment où le groupe se retrouvait à la croisée des chemins, à peine six mois après la sortie d’un premier disque acclamé par la critique, The Piper at the Gates of Dawn, et alors qu’une crise interne secouait déjà les Floyd.

L’après Syd Barrett

Beaucoup a été écrit sur le départ de l’instable Syd Barrett, renvoyé du groupe parce qu’il était incapable de s’adapter au rythme de la vie en tournée et à la suite de nombreux incidents où il refusa carrément de monter sur scène ou de chanter. Mais on a tendance à oublier à quel point sa présence se fait tout de même sentir sur A Saucerful of Secrets. Certes, l’album ne contient qu’une seule de ses compositions (la troublante Jugband Blues, qui clôt le disque à la manière d’une chanson d’adieu), mais il joue aussi de la guitare sur quelques titres. En fait, et ce n’est pas banal du tout, A Saucerful of Secrets reste le seul album dans la discographie de Pink Floyd où l’on retrouve à la fois Syd Barrett et son successeur David Gilmour.

Il me semble aussi que nous avons tort d’opposer le style des deux premiers albums de Pink Floyd. Ce qui a toujours fait la force de The Piper at the Gates of Dawn, c’est justement ce parfait équilibre entre exploration sonore et structures pop familières, comme en témoignent des titres comme Pow R. Toc H. ou l’étourdissante Interstellar Overdrive. Le départ de Barrett a certes poussé la formation à pousser plus loin son goût pour les cycles conceptuels et les virées dans l’espace, mais ce n’est pas comme si cette facette était absente de l’ADN de Pink Floyd dès le départ.

En somme, A Saucerful of Secrets constitue une sorte de « mélange hétéroclite de tous les Floyds possibles », comme l’a écrit le biographe Nicholas Schaffner dans son ouvrage Saucerful of Secrets : The Pink Floyd Odyssey. Sans être aussi mémorables, Remember a Day et See-Saw (les deux composées par le claviériste Richard Wright) rappellent les tournures psych-pop du premier album, tandis que la comique Corporal Clegg (écrite par Roger Waters, rendue inoubliable pour son solo de kazoo), évoque immanquablement les Beatles. Par contre, la puissante ligne de basse qui ouvre Let There Be More Light annonce le Pink Floyd des albums Meddle et suivants, tandis que l’inquiétante Set the Controls for the Heart of the Sun s’imposera pendant plusieurs années comme un incontournable du catalogue du groupe.

Mais le morceau de résistance de l’album demeure sa pièce-titre, un genre d’odyssée de l’espace en quatre parties s’étirant sur 12 minutes. Entièrement instrumentale, cette pièce marque un tournant dans l’histoire du rock progressif puisqu’il s’agit d’un des premiers exemples (avec l’Ars Longa Vita Brevis du groupe The Nice) de suites en plusieurs mouvements qui caractériseront ce genre musical dans les années 70. Avec ses guitares dissonantes et ses déferlements de cymbales, la pièce se développe à la manière d’un chaos sonore duquel émerge une finale grandiose en forme de choral, si bien que plusieurs y ont vu la transposition musicale d’un voyage dans l’espace ou d’une expérience mystique. Une chose est sûre, la pièce a eu un impact majeur sur Pink Floyd, comme l’a indiqué David Gilmour en entrevue avec Guitar World en 1993 :

« Je ne pense pas que le groupe savait vraiment où il voulait aller après le départ de Syd. A Saucerful of Secrets a été une pièce vraiment importante : elle nous a donné la direction à suivre. Si vous prenez A Saucerful of Secrets, Atom Heart Mother [de l’album du même nom, paru en 1970] et Echoes [de l’album Meddle, paru en 1971], elles mènent toutes logiquement à Dark Side of the Moon ».

Une influence qui perdure

On a longtemps eu tendance à associer Pink Floyd aux autres « dinosaures » du rock progressif comme Yes, Genesis ou Emerson, Lake & Palmer, desquels les groupes punk ont voulu se dissocier en prônant une absence totale de virtuosité et d’artifice. Sauf qu’on mesure mieux aujourd’hui l’influence considérable du Pink Floyd de l’époque A Saucerful of Secrets sur le rock d’avant-garde des années 70, de Can à Pere Ubu en passant par Hawkwind. Même Johnny Rotten des Sex Pistols, rendu célèbre pour son t-shirt de Pink Floyd sur lequel il avait gribouillé les mots « I HATE », admettra plus tard avoir en fait toujours aimé le groupe…

Des formations phares de la scène indie doivent aussi beaucoup à l’expérimentation sonore d’un album comme A Saucerful of Secrets. Je pense évidemment aux Flaming Lips, dont les œuvres les plus ambitieuses (le quadruple album Zaireeka, la chanson de 24 heures 7 Skies H3) sont aussi issues d’un désir de combiner la dissonance et la fascination pour l’espace pour créer une musique qui se déploie lentement dans le temps. Et que dire de Godspeed You! Black Emperor, avec ses suites instrumentales s’étirant souvent sur une face entière de vinyle. Ou encore Swans, dont le leader Michael Gira a admis son admiration pour le Pink Floyd de l’après-Syd Barrett, mais avant la gloire de Dark Side of the Moon, parlant d’une musique « plus wagnérienne, plus monolithique, avec de grandes pièces en forme de crescendo ».

On peut trouver qu’A Saucerful of Secrets n’est pas l’album le plus abouti des Floyd, comme dirait le Rolling Stone, mais on ne peut pas nier son héritage.

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