Chroniques

Génération Plus : Rencontre passionnante avec la pianiste Chloé Dumoulin

Comme on est en 2021, Chloé Dumoulin me rejoint sur Zoom pour parler du concert Génération Plus! de l’ECM+, Le Vivier et le Conservatoire de Musique de Montréal qui sera présenté le 23 novembre à 19h30.

Avec la collaboration de Myriam Bercier.

Le feu brille vivement dans les yeux de Chloé Dumoulin quand elle parle des trois pièces qu’elle interprétera dans le cadre du concert qui réunit la crème de la relève en musique classique à Montréal. « Rendu à notre niveau, c’est sûr qu’il faut que ça soit quelque chose de plus profond pour nous, sinon pourquoi t’es là? Je ne sais pas, pour moi ça a toujours été des couleurs, des atmosphères, des sentiments, toujours toujours. Je pense que ça, c’est toujours là. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours vu la musique comme ça. »

À 22 ans, la jeune femme a déjà fait plus que certaines personnes à travers leur vie complète. À 16 ans, elle jouait avec l’OM, elle a joué à Carnegie Hall puisqu’elle a gagné le Grand Prix du Crescendo International Competition, elle a fait les premières parties d’à peu près tous les orchestres de la province. Quel est son secret? C’est un vampire né il y a 300 ans qui a trouvé le moyen de sortir au soleil? C’est un robot particulièrement réaliste? « J’aime vraiment beaucoup faire autre chose, en réalité. Ces temps-ci, en fin de session, c’est vrai que c’est un peu horaire de président et j’ai l’impression de juste faire ça de ma vie. Je trouve ça très intense, mais j’adore ça en même temps. C’est génial. Oui, et aussi, les musiciens, malheureusement, c’est comme les athlètes. On travaille vraiment beaucoup, et c’est difficile de prendre un break, ça ne fait pas souvent partie de la mentalité. Quoique là on travaille là-dessus je pense collectivement. Je pense que c’est juste qu’on est tous des gens vraiment vraiment passionnés. C’est un milieu difficile, donc tout le monde se donne à 100%. Je pense que ça vient juste d’une bonne place (rires). Ça fait qu’on travaille fort. Pour vrai, on fait de la musique. C’est quand même joyeux comme problème. »

Une soirée qui met de l’avant de jeunes compositeurs

Le concert Génération Plus! sera l’occasion de réentendre l’œuvre Anaphora de Matthew Ricketts qui a remporté le Prix national Génération2020 Steven R. Gerber de l’ECM+ (5000$ + commande orchestrale de l’OSM à venir) : « L’ECM+, qui est un ensemble déjà formé, va jouer trois œuvres, dont deux de compositeurs qui ont été décorés lors concours Générations qu’il organise chaque année. Matthew Ricketts c’est le grand gagnant et Gabriel Dufour-Laperrière a reçu la mention spéciale du jury pour sa pièce Nimrod. Il va jouer aussi une œuvre phare de Charles Ives, qui est aussi une œuvre vraiment précieuse pour l’ECM+, une de leurs œuvres fétiches : The Unanswered question. »

Ça ne s’arrête pas à ces trois œuvres orchestrales. De jeunes solistes auront aussi l’occasion de montrer de quel bois ils se chauffent : « Nous, Eva Lesage-Sokolovic, Antoine Mailloux, Mariane Pellerin, Léanne Téran-Paul et moi sommes tous des jeunes issus du Conservatoire. On a tous fait le cours de Véronique Lacroix (NDLR : qui dirige l’ECM+). Ce sont des œuvres qu’on a travaillées dans la dernière année. Elle nous a choisis parce qu’elle avait aimé ces pièces-là. C’est juste que moi je joue dans les trois œuvres. Je suis comme le dénominateur commun (rires). C’est un gros programme. Ça va être une grosse soirée. Ça va être très plaisant. »

Savoir parler de musique

La sœur de Chloé Dumoulin est la comédienne Lauréanne Dumoulin. Visiblement, la fibre artistique est forte dans la famille. Quand la pianiste se met à parler des pièces qu’elle va interpréter le 23 novembre, le temps reste en suspend. On dirait une comédienne qui parle de la vie intérieure d’un personnage. Sa passion contagieuse nous happe et nous transporte dans ce monde qu’elle se construit pour enrichir chaque note qu’elle joue.

« C’est trois univers vraiment différents. Le premier, le Ligeti, l’œuvre avec trompette avec Antoine, c’est basé sur un opéra de Ligeti, qui est le Grand Macabre. Il en a fait une version pour soprano et orchestre qui s’appelle Mysteries of the Macabre. C’est un arrangement de Elgar Howarth. […] La partie soprano est faite par la trompette, et le piano fait la réduction de l’orchestre. Je vais jouer aussi des maracas, taper sur le piano. Je fais des bruits de bouche aussi. C’est très très théâtral. C’est vraiment éclaté, la trompette fait vraiment comme le personnage principal qui est là pour annoncer qu’il va y avoir un astéroïde qui va exploser sur la planète. Le personnage n’est pas très bien dans sa tête, justement, c’est un peu la folie. Moi j’en incarne plusieurs. Je n’ai pas un personnage fixe, mais c’est comme plus ses interactions, les réactions entre le personnage qui devient un peu dingue et moi qui suis comme :  »Ben là! calme-toi! Qu’est-ce que tu veux? » C’est un peu ça. Puis à moment donné je fais un décompte, parce que la planète va exploser. C’est pété. »

Il n’est pas seulement question de planètes qui explosent. Il y a aussi des moments attendrissants dans la conversation. Lorsqu’elle parle de la deuxième pièce, une adaptation d’une pièce de Jean Lesage qu’elle va jouer avec la fille de ce dernier, Éva Lesage, c’est l’amour qui prend toute la place : « Concours d’ambiguïté, pour moi c’est vraiment comme une exploration de musique de chambre, de violon-piano, la communication entre les deux, le jeu de texture, on se répond beaucoup. Dès le début, on voit qu’une fait un motif, l’autre le répète tout de suite. On joue ensemble, c’est un petit peu … dès le début, les textures sont ambiguës justement, c’est très sinueux : il y a plein de trémolos, plein de trilles. Souvent en musique ça donne un effet instable et qui vacille. C’est intéressant à ce niveau-là. Ça va être plus une exploration sonore et de timbres entre le violon et le piano. Il y a quelques petits motifs, sinon, musicaux qui sont plus rythmés, plus marquants. Véronique [Lacroix], selon elle… c’est parce que Jean est marié à Anna Sokolovic, qui est une grande compositrice connue qui a une carrière extraordinaire au Canada et au Québec. Anna est Serbe. Donc, Véronique aime croire qu’il y a de petits rythmes Balkans qui se glissent dans les œuvres de Jean. Que ce sont des petits hommages à sa femme. On peut tendre l’oreille et essayer d’entendre ces petites inspirations-là. Pour vrai, je l’entends, je comprends ce qu’elle veut dire. Une autre affaire qui est vraiment frappante : il y a des changements de nuances à chaque seconde presque : on passe de grandes nuances à une autre très très rapidement et souvent on ne fait pas les mêmes. »

Finalement, la troisième pièce que Dumoulin va jouer est Elle offrait la suave majesté des ruines de Jules Bastin-Fontaine, un de leur collègue de classe. « Au Conservatoire, la classe de composition est invitée à écrire des œuvres pour leurs collègues interprètes. Jules nous a invité, Mariane, Léanne et moi, à jouer son œuvre. C’est, comment dire, une musique vraiment plus rigoureuse, sérieuse… pas sérieuse, mais tranchante. Les atmosphères sont vraiment plus … j’ai juste  »in your face », mais je veux parler mieux que ça! (rires) […] Le registre de la clarinette et du hautbois est assez aigu, ils vont aller chercher, ils vont jouer de la microtonalité, c’est-à-dire qu’ils vont jouer entre les tons, faire des quarts de ton, des huitièmes de ton. Pour l’oreille, c’est volontairement faux. Dans le registre vraiment aigu, donc c’est très perçant. Ça vient arracher le public. […] Le piano rentre, puis la clarinette avec une succession de multiphonique. Ça sonne un peu, je trouve, comme un train, qui fait le  »tchoutchou » du train. Ce qui est intéressant, c’est que le piano fait comme un mouvement répété, comme s’il y avait quelque chose qui avançait et qu’il y avait un  »tchoutchou » par-dessus. Jules, le compositeur, ne dirait pas ça. C’est une impression personnelle. Ça a un petit côté industriel, je trouve. »

Chloé Dumoulin précise que le titre vient d’une citation de La cousine Bette de Balzac : « Dévorée par le chagrin d’ignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire partager dans cette oasis parisienne, dont la retraite est le silence, le bien-être, dont sa famille allait jouir, elle offrait la suave majesté des ruines. »

Découvrir les stars de demain

Le concert Génération Plus! de l’ECM+ est l’occasion de rencontrer les artistes qui demain seront des têtes d’affiche et de plonger dans l’univers de jeunes compositeurs.

Programme:

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*Cet article a été écrit en collaboration avec Groupe Le Vivier.

Crédit photo: Héloïse Huynh