Chroniques

Entrevue avec Tiken Jah Fakoly : Rasta de l’éveil

C’est depuis la France que nous avons échangé avec l’immense porte-voix reggae qu’est Tiken Jah Fakoly. Sous peu, l’artiste renouera avec le public québécois et il est comblé et heureux de le faire. Une sensation qu’il avoue avoir craint de perdre à jamais, au pire de la crise covidienne planétaire. La vedette panafricaine s’apprête à ouvrir le bal du Festival international des Nuits d’Afrique, le mercredi 13 juillet au Mtelus et affiche une mine juvénile.

Le Canal Auditif : Ton appel à la jeunesse Restez en Afrique ! résonne encore sur ta récente pièce Où est-ce que tu vas? et son clip récemment paru sur les réseaux sociaux. Crois-tu que les chefs d’État africains, avec la médiatisation de la crise migratoire, sont en voie de changer les choses ?

Tiken Jah Fakoly : Je ne pense pas, car ce qui amène les chefs d’État en Afrique à bouger, c’est la pression du peuple, son soulèvement. Tant qu’il y aura des mouvements, cela attirera leur attention, mais eux, ce n’est pas leur priorité, car on leur dit que tout va bien. Les médias d’ailleurs n’impacteront en rien les politiques africaines. Seuls les Africains ont le pouvoir de changer les choses, mais ils l’ignorent. Il doit y avoir un réel rassemblement pour avoir un impact, et donner des conseils pour avertir nos jeunes frères. Ils ont le droit de partir, mais il y a un risque de ne pas arriver à bon port. Plusieurs mamans pleurent encore leur enfant disparu. Dans cette chanson, je les avertis à nouveau par rapport aux dangers. Comme artiste, je tente de réveiller le peuple, de les convaincre d’utiliser leur pouvoir contre les chefs d’État.

Le Canal Auditif : Le Mali – ton pays du quotidien – a mis au ban son président IBK, et exprimé son ras-le-bol de la « Françafrique ». Pourquoi certains pays africains résistent-ils encore à cette libération et comment s’organise la vie du peuple malien ?

Tiken Jah Fakoly : La vie quotidienne a changé, ce n’est pas facile avec les embargos et la coupure aérienne avec d’autres pays. Mais le Mali résiste toujours ! Ce n’est pas un pays qui a envie de recevoir des ordres. Il a mené la guerre contre le terrorisme, et accédé à sa pleine indépendance. Il est adulte. Malheureusement, ceux que j’appelle les « propriétaires des biberons » – la Banque mondiale et autre organisation – ont utilisé leur pouvoir pour contrecarrer le Mali. Mais après des mois d’embargo, le Mali résiste toujours, et ce, depuis un an. Il a pris la copie authentique de son indépendance.

Le Canal Auditif : Le clip Kodjougou est sorti en juin dernier, issu du précédent album Le monde est chaud (2019). Où en est sa pertinence après trois ans et sa traduction en français ?

Tiken Jah Fakoly : On l’a sorti, car il porte un message fort qui peut se traduire du bambara par l’expression « mauvaise chose ». Le clip vu plus depuis sa sortie plus de 200 000 fois reflète notre monde actuel bizarre, les réalités que l’on y vit – que l’on soit riche ou pauvre. Ses paradoxes quant à notre situation financière.

Le Canal Auditif : Tu as une ferme à Siby au Mali, et la question de l’autonomie alimentaire te tient à cœur. Comment se porte ta structure agricole ?

Tiken Jah Fakoly : Malgré la pandémie, ma ferme est toujours en place, mais économiquement ne me rapporte pas. Mais je ressens un plaisir rastafari à voir mes animaux. J’aime la nature et l’idée de m’autosuffire sur le plan alimentaire.

Le Canal Auditif : Comment as-tu réagi aux remous de la nomination de l’artiste Mélissa Lavergne comme porte-parole de cette édition du Festival ? Faut-il absolument être Noir pour être un représentant du continent africain et de ses codes socioculturels?

Tiken Jah Fakoly : En 2022, nul besoin d’être afrodescendant pour être un porte-parole de l’Afrique culturelle. Cette controverse ne devrait pas exister, mais je respecte aussi l’avis des autres qui pensent autrement.

Le Canal Auditif : Tu seras l’artiste sous les feux de la rampe de l’ouverture des Nuits d’Afrique. Quel concept scénique ? Quels projets à l’horizon d’ici 2023 ?

Tiken Jah Fakoly : J’ai prévu un nouveau concept de concert depuis la reprise, avec des morceaux de mes tout premiers albums, et des surprises… (rires !) Mon nouvel album sortira en septembre, et d’ici la fin août, nous sommes sur la route pour une série de 28 dates de spectacles. L’été prochain sera le moment d’une nouvelle tournée, dans les grands festivals que l’on n’aura pas pu faire cet été.

Tiken Jah Fakoly sera en concert le 13 juillet à 20h30 au MTELUS dans le cadre du Festival International Nuits d’Afrique.

Crédit photo: Festival International Nuits d'Afrique