Chroniques

Entrevue avec Jérôme Payette de l’APEM : Élection 2021 et la culture.

OK OK OK. Ne changez pas de page tout de suite. Oui, nous allons aborder des enjeux politiques reliés à la culture. Oui, c’est parfois impressionnant. Non, ce n’est pas si compliqué. Nous allons tenter de démystifier les enjeux qui ont un lien avec la musique pour qu’ensuite vous puissiez faire un choix éclairé lundi prochain. 

Avant de commencer, rappelons, comme l’a bien fait Catherine Perrin lors d’un débat le 13 septembre dernier et rapporté par Alexandre Vigneault dans La Presse, que la culture emploie 655 000 personnes à travers le Canada et génère un PIB de 57 milliards. Quoi? La culture plus payante que le pétrole? Oui, mon chum. Quoi?! La culture plus payante que l’agriculture? Yes, ma chumme. Tout d’un coup, ça a moins l’air d’une gang de gratteux de guitare hein?

Mais qu’est-il arrivé avec la loi C-10? C’est quoi ça C-10? Un code pour les tomates au supermarché?

Non, C-10, c’est une loi qui a été déposée par le parti Libéral alors qu’il était au pouvoir pour réformer la loi sur la radiodiffusion. Celle-ci était censée offrir de nouveaux pouvoirs au CRTC. Le CRTC, c’est le Conseil de la radio et des télécommunications du Canada. Autrement dit, c’est l’organisme qui réglemente ce qui est correct ou pas de faire avec des œuvres dans une optique de diffusion (qui la plupart du temps est avec l’intention de faire une partie du cash compris dans les 57 milliards). Le truc, c’est que la dernière fois que ç’a été mis à jour cette loi-là, l’internet n’existait à peu près pas. En fait, probablement que l’homme chassait encore le mammouth. Il est vraiment temps de mettre à jour comment les œuvres sont diffusées puisque depuis ce temps est arrivé : Spotify, Apple Music, Netflix, Facebook et YouTube. Nous aussi, mais on est un média, donc on n’a pas tout à fait rapport dans cette loi-là. So complicated right?

Jérôme Payette de l’Association des professionnels de l’édition musicale (APEM) : « Beaucoup de gens comprennent mal le système de radiodiffusion, son importance et comment ça marche. Ça, je pense que c’est important d’en parler et de l’expliquer. La loi sur la radiodiffusion définit des objectifs de politique publique et donne des pouvoirs au CRTC. Avec ça, le CRTC réglemente en ce moment les radios. Les radios, de un, finance Factor et Musicaction (deux organismes qui financent la création de musique enregistrée), et deux, il y a des quotas de musique francophone. On peut critiquer les quotas, mais reste que ça donne une vitrine à la musique francophone et ça permet à plein de monde de vivre. »

La dernière fois que la loi a été mise à jour, les gens consommaient la musique de deux façons : acheter des disques et écouter la radio.

« Dans le milieu traditionnel, tu avais d’un côté : acheter des disques. Tu pouvais choisir ce que tu voulais. 50% de notre part de marché était québécoise, donc 1 disque sur 2 vendu au Québec était un disque québécois. Puis, tu avais les radios et des quotas à la radio. Aujourd’hui, la majorité des gens sur les plateformes de musique en ligne écoute des listes d’écoutes (playlists). Ils ne choisissent pas ce qu’ils veulent écouter. Sur YouTube des chiffres on n’en a pas assez, c’est quelque chose qu’on demande dans la loi de la radiodiffusion, que le CRTC puisse recueillir des chiffres. Mais tu comprends que s’ils n’ont pas de pouvoir de sanction, ils ne peuvent pas exiger des chiffres. »

Bon, faisons une petite mise à jour : il n’y a plus grand monde qui achète des disques, il y a les mélomanes qui aiment écouter des vinyles à la maison et ta tante qui a encore une vieille radio et qui achète des CD louches chez Jean Coutu.

Pour la radio : Aujourd’hui, c’est rendu que ça parle sur le FM et visiblement les radios commerciales n’ont pas la fleur de lys tatouée sur le cœur:

« Sur l’importance de rejoindre le public : il faut comprendre que premièrement, actuellement, les quotas à la radio sont menacés. Ils sont menacés parce que les radiodiffuseurs demandent la déréglementation depuis 2015. Il y a des audiences pour cela. Pendant la pandémie, moi ça me scandalise, ils ont demandé un allègement réglementaire parce qu’eux autres la pandémie ça les affectait! Ça a l’air plus que nous autres, je ne sais pas. Moi, j’ai trouvé ça scandaleux.»

Le CRTC ne peut pas sanctionner?

Non. C’est la réponse courte. Le CRTC ne peut pas sanctionner une radio qui déciderait de ne pas respecter ses quotas francophones et encore moins les services d’écoutes en ligne. Et c’est là que ça commence à faire mal puisque les services d’écoute en ligne représentent la majeure partie du marché, mais ne sont pas réglementés du tout. Il y a un système de redevances minimes, mais le problème se joue au niveau de ce qui est mis de l’avant : « Il faut savoir que ce que les gens ne réalisent pas nécessairement : ce qui nous est recommandé ce n’est pas neutre. Il y a des logiques d’intérêts derrière ça. Tu peux acheter des recommandations sur Spotify. C’est ouvert et dit. Ce qui arrive, les majors et les autres gros joueurs utilisent des trucs pour passer devant les autres dans les outils de recommandation. Cette étude-là conclut aussi que tous les contenus dans une autre langue que l’anglais, tous les contenus niches sont défavorisés par rapport aux grands répertoires internationaux anglophones. »

Voilà la brèche que tentait de colmater C-10. Pour l’APEM, leurs demandes sont claires envers les géants du web :

1. Qu’ils financent Factor et Musicaction
2. Qu’ils mettent en valeur la musique comme le font les radios. Le « comment » va être décidé au CRTC, mais on parle d’exigence de recommandation; il faut qu’il contribue à mettre en valeur notre musique.
3. Il faut qu’il soit obligé de partager de l’information avec le CRTC pour qu’on ait de vraies stats sur ce qui se passe au Canada, ça n’a pas de bon sens qu’on ne sache pas.

Et les partis dans tout ça?

En regardant les plateformes des partis et les déclarations qui ont été faites par leur représentant lors du débat, voici ce que ça donne en gros:

Parti Libéral, NPD et Bloc Québécois : Les trois partis s’entendent sur la nécessité du projet de loi C-10. La déréglementation ne mènerait qu’à une plus grande disparition de la musique d’ici sur les plateformes d’écoutes en ligne.

Parti Conservateur : Il propose de mettre de côté C-10 et d’accélérer la déréglementation dans le milieu des radiodiffuseurs.

Parti Vert : C’est flou. Ils disent s’engager à réformer la loi, mais ne précisent pas exactement de quelle manière tout en précisant qu’ils veulent soutenir les artistes.

Dans tous les cas, lundi allez donc faire une petite marche jusqu’à la station de vote près de chez vous et marquez un des candidats.