Chroniques

Les albums parfaits (1950-1960)

En automne 2020, une nouvelle employée se joignait à l’équipe du Canal Auditif. Lors de l’écriture de sa première critique pour nous, elle voulut naïvement accoler une note presque parfaite à l’album (dont nous tairons le titre). Notre rédacteur en chef a dû lui expliquer que « tant que l’oeuvre ne constitue pas un point tournant dans l’histoire de la musique », il est impossible de lui accorder une note de plus de 9 sur 10. Ce à quoi notre chère Eloïse répliqua : « Ok, mais quels sont ces albums parfaits, pour le Canal Auditif ? »

Nous avons demandé à nos 27 collaborateurs et collaboratrices, dans un sondage rigoureux, quels disques considéraient-ils comme des «notes parfaites»? Le Canal en a donc recensé 113, tous approuvés par l’équipe de rédaction.

Merci à Mathieu Robitaille, Bruno Coulombe et à Stéphane Deslauriers de s’être joint à Eloïse Léveillé et Louis-Philippe Labrèche pour cette chronique. Bonne lecture!

Ornette Coleman — SOMETHING ELSE!!! (1958)

Columbia Records

Personne ne jouait ni n’enregistrait du jazz de façon aussi expérimentale en 1958. Même que les neuf morceaux de ce premier album, Coleman les a même composés cinq ans plus tôt. Le saxophoniste était bien en avance sur ses contemporains avec ce son jazz slacker, avant-gardiste, bebop et inspiré du blues. Même Miles Davis pensait que Coleman était dingo! Ce qui surprend le plus de Something Else!!!, c’est que c’est écoutable. Des morceaux comme The Blessing et Angel Voice le démontrent bien. Oui, le matériel est parfois acide par endroits et très expressionniste, mais ce n’est pas sans vertu ni sans un puissant message rebelle exprimé dans un langage musical propre à Coleman. À (re)découvrir! (EL)

The Dave Brubeck Quartet — Time Out (1959)

Contemporary Records

Le Dave Brubeck Quartet, mené par le pianiste de la formation, était déjà l’un des ensembles les plus en vogue des années 1950, jouant des centaines de concerts et produisant multiples long-jeux chaque année. Paru en 1959, Time Out se veut — et réussit — une expérimentation de signatures rythmiques, chose inhabituelle dans le jazz à l’époque. Le quatuor marie habilement le 4/4 au swing et à la valse en 3/4, tandis que du 9/8, inspiré du zeybek — une danse traditionnelle turque (Blue Rondo à la Turk) — s’invite sur l’album. Malgré les réticences de Columbia et quelques critiques négatives à sa sortie, Time Out est devenu l’un des disques les plus connus et les plus vendus dans l’histoire du jazz : en effet, l’opus sur lequel on retrouve le hit Take Five (composé par le saxophoniste Paul Desmond), fut le premier album jazz à vendre un million de copies. (EL)

Miles Davis Kind of Blue

Miles Davis — Kind of Blue (1959)

Columbia Records

Kind of Blue, c’est l’album que possèdent même les amateurs les plus « amateurs » de jazz. Ce disque est mythique grâce à ses 46 minutes d’improvisation cool et sophistiquées, pour ses techniques novatrices puis à l’ambiance fin de soirée qui en transpire toujours. Kind of Blue n’a pas seulement propulsé la réputation de Miles Davis : la face de la musique aussi s’en est trouvée changée. Il est constamment classé non seulement comme l’un des plus grands albums de cool jazz de l’histoire, mais comme l’un des plus grandes créations musicales du 20e siècle. Un chef d’oeuvre. (EL)
*Prenez note que la version originale ne compte que les cinq premiers titres.

Stan Getz & João Gilberto — Getz / Gilberto (1964)

Verve

Rio de Janeiro, fin des années 50. Antônio Carlos Jobim (compositeur, pianiste) et João Gilberto (guitariste) entament une douce révolution musicale : ces deux jeunes compositeurs créent la Bossa Nova, une mixture entre le cool jazz (très en vogue à l’époque) et la samba traditionnelle de leur pays. Lorsque le saxophoniste américain Stan Getz rencontre la paire brésilienne après avoir entendu leur succès de 1962, Jazz Samba, leur association fut toute naturelle. De leur union musicale naquit huit jolies et langoureuses pièces portant sur les étoiles, la mer, l’amour, le clair de lune et une certaine fille d’Ipanema. Grâce à Jobim au piano et aux textes, puis avec l’élégance de la voix de la compagne de Gilberto, Astrud, l’album de Stan Getz et de João Gilberto est devenu l’ouvrage de référence de la Bossa Nova pour les décennies à venir. Ça s’écoute de A à Z et en boucle, sans que l’on puisse jamais s’en lasser. (EL)

John Coltrane — A Love Supreme (1964)

Impulse!

A Love Supreme est une œuvre composée de quatre parties : Acknwowledgement (qui inclut le chant choral qui donne son nom à l’album), Resolution, Pursuance et Psalm. Coltrane joue du saxophone ténor sur tous les segments. L’album rencontre un succès commercial immédiat, faisant définitivement de Coltrane un chef de file de la musique moderne. Ce classique du free jazz est l’expression de la reconnaissance qu’une puissance supérieure veille au grain lorsqu’il s’agit de création artistique; un véritable poème sonore portant sur la place de l’Homme dans le grand plan de Dieu. Qu’on adhère ou pas à cette croyance, A Love Supreme est un disque totalement « habité ». (SD)

Bob Dylan — Highway 61 Revisited (1965)

Columbia

Après avoir enregistré presque exclusivement des albums folk, Saint-Bob branche les guitares sur la plupart des pièces de ce disque, à l’exception de la géniale Desolation Row. S’appuyant sur le blues, les musiques composées par Dylan groovent et camouflent intelligemment cette poésie avant-gardiste qui capte le chaos politique et culturel de l’Amérique des années 1960. Encore aujourd’hui, le vénérable troubadour interprète en concert la vaste majorité des chansons parues sur cet album; signe qu’on a affaire ici à un très grand disque. Un album pivot dans la carrière du maître. (SD)

The Beach Boys — Pet Sounds (1966)

Capitol Records

Pet Sounds des Beach Boys est souvent classé parmi les albums les plus importants de l’histoire du rock — et de la musique en général. Et pour cause! Avec ses paroles plutôt sombres appuyées par ses harmonies vocales angéliques, ses nombreuses couches de claviers, de cordes et des instruments rarement associés au rock (cloches de vélo, cor français, thérémine, etc.), le meneur de la formation californienne Brian Wilson se surpasse. En fait, il « joue de la réalisation » de main de maître et il métamorphose carrément la profession grâce à plus de quatre mois d’enregistrement. Pet Sounds fut le seul album « créatif » des Beach Boys. Ils retournèrent ensuite à leurs moutons. (SD)

The Beatles — Revolver (1966)

Parlophone Records

Revolver fut le dernier album du légendaire quatuor avant qu’il ne mette fin aux tournées remplies de concerts chaotiques. Poursuivant sur l’élan créatif amorcé avec Rubber Soul (1965), les Beatles poussent encore plus loin l’expérimentation dans un studio d’enregistrement pour ce septième opus. John, Paul, George et Ringo nous offrent une bouillabaisse de rock psychédélique et de pop baroque à laquelle s’ajoutent sitar, cuivres, harmonies vocales célestes et effets de studio. Résultat : Revolver est aujourd’hui considéré comme l’un des albums parmi les plus innovants de l’histoire de la musique populaire. (SD)

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