Critiques

Grouper

Grid of Points

  • Kranky
  • 2018
  • 22 minutes
8,5
Le meilleur de lca

Depuis 2005, Liz Harris, qui officie sous le nom de Grouper, a fait paraître un album ou un EP pratiquement chaque année. On pourrait s’attendre, comme c’est souvent le cas chez les artistes qui ont une production aussi régulière, que les disques et chansons qu’elle a créés depuis Way Their Crept n’aient pas tous la même intensité, mais il est difficile de trouver de réelles failles dans le catalogue des parutions de cette Américaine autodidacte.

Première particularité de ce nouvel opus : Grid of Points ne dure que 22 minutes. C’est une durée plutôt courte pour un album, mais si l’on se fie aux acceptions classiques des appellations EP et LP (les EP ayant traditionnellement de 4 à 6 pièces et les LP de 8 à 12 pièces), l’album de Grouper se situe exactement entre les deux avec 7 pièces. De fait, si elle déjoue quelque peu les attentes en matière de durée, il faut aller au-delà de cet aspect et laisser de côté les a priori. Nous nous trouvons bel et bien devant une œuvre complète, et celle-ci est indéniablement complète parce que sa créatrice estime qu’elle l’est.

Envoûtant du début à la fin, l’album s’ouvre sur un chœur aux couleurs pastorales. C’est Liz Harris, sa voix aérienne, décuplée, peuplant l’espace de son souffle. C’est un piano au son riche où les notes jouées sont assez espacées pour résonner longtemps, et Harris qui s’accompagne en toute simplicité. Ce type d’album, très personnel et intimiste, arrive toujours à me toucher, car il est facile de se sentir au plus près de ce qui se passe, d’avoir le sentiment d’être dans la même pièce que l’artiste et son instrument.

Dans plusieurs pièces, la voix est amplifiée, dédoublée et superposée pour créer une ondoyante tapisserie lyrique, mais le tout demeure néanmoins très organique. Je n’ai pu m’empêcher de repenser à Julia With Blue Jeans On de Spencer Krug, mais aussi à tant d’autres artistes qui prennent le pari de ne miser que sur un piano et leur voix. Et dans ce créneau, ce qui distingue Grouper ici, c’est définitivement le jeu des voix et les arrangements qu’elle privilégie pour les sublimer.

Si j’aime particulièrement Blouse, pièce très dépouillée et emblématique de la couleur émotive du disque, l’ensemble des pièces qui le composent forment un tout harmonieux, et ce, jusqu’à la fin de l’album qui se clôt sur un bruit de train passant devant un micro. Ce n’est pas la première fois que Grouper intègre des sons du quotidien ou extérieurs à ses pièces. Son album précédent qui était paru sur Kranky en 2014, Ruins, comportait entre autres des sons de grenouilles en arrière-plan dans la pièce Lighthouse, ou encore un « bip » d’appareil ménager survenu inopinément lors de l’enregistrement de la pièce Labyrinth, son qu’elle aurait pu décider d’enlever, mais qu’elle a conservé, comme une trace précieuse de l’humanité de ce qu’elle produit par elle-même, depuis maintenant plus de dix ans.

Ainsi, le témoignage sonore que représente le passage d’un train, qui commence vers la moitié de la dernière pièce de Grid of Points intitulée Breathing, incarne à lui seul les plages de liberté que Grouper sait si bien s’aménager. Ce nouvel album poursuit dans la même veine minimaliste piano/voix que Ruins, mais la voix de Harris m’y semble plus confiante et davantage mise de l’avant que dans son précédent opus. Nous avons donc ici une suite naturelle à Ruins, où elle continue d’explorer le potentiel émotionnel du dépouillement instrumental. C’est d’ailleurs ce que j’apprécie le plus dans le jeu de Harris, que ce soit au piano, à la guitare ou dans ses parutions antérieures qui étaient tournées davantage vers l’électronique : sa capacité à laisser les motifs s’étirer. C’est sans conteste une artiste qui prend le temps, qui le garde au plus d’elle et qui sait créer de l’espace dans ses pièces, écouter mourir les notes avant d’en jouer d’autres et conclure ses tableaux en laissant les sons s’épuiser d’eux-mêmes. Une douce patience qui inculque une sensibilité unique à ce qu’elle fait.

Harris est une artiste contemporaine hors pair qui a su faire évoluer tranquillement son œuvre en unique maîtresse de ses créations. Et cette indépendance, que plusieurs artistes dits « indépendants » sont loin d’avoir, lui a permis de produire un nouvel album dont la grandeur découle de la simplicité de la proposition : les échos de sa voix et les réverbérations du piano pour seule trame de son émotion. L’album devient ainsi une pièce où, pendant 22 minutes, la beauté brute, la mélancolie, la joie de la solitude et le recueillement se rencontrent sans autre forme de cérémonie. Sans flafla.

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