Critiques

The Smile

A Light For Attracting Attention

  • XL Recordings
  • 2022
  • 53 minutes
9
Le meilleur de lca

Même si j’ai une profonde admiration pour ce que Radiohead a accompli au cours de sa longue carrière, je n’ai pas beaucoup réécouté A Moon Shaped Pool (2016), dernière parution de la légendaire formation anglaise. Loin d’être un mauvais disque — comme tout ce que font, de près ou de loin, les membres de Radiohead —, je suis resté stoïque face à cette proposition. Je suis également demeuré de marbre devant les projets aux accents électroniques expérimentaux que Thom Yorke a proposés ces dernières années.

Toutefois, lorsque j’ai appris que le guitariste, et autre idéateur chez Radiohead, Jonny Greenwood, avait renoué avec son vieux pote en pleine pandémie pour élaborer de nouveaux morceaux, comme bien des mélomanes, je m’en suis réjoui. Pour donner vie à leurs maquettes en gestation, le duo a fait appel aux services du batteur Tom Skinner, lui qui officie au sein de la formation jazz Sons of Kemet. The Smile prenait alors sa forme définitive.

Après avoir présenté un concert-surprise diffusé en continu dans le cadre du festival Glastonbury (Live at the Worthy Farm) et après avoir offert trois prestations devant public à Londres — toutes présentées en streaming — la nouvelle entité a exposé le fruit de son travail à travers la sortie de plusieurs simples, ce qui laissait présager la venue d’un long format en bonne et due forme. C’est chose faite. The Smile nous propose A Light For Attracting Attention, un album réalisé par le complice de très longue date, Nigel Godrich.

A Light For Attracting Attention est un retour à une certaine sensibilité rock pour Yorke et Greenwood, mais sans reléguer aux oubliettes tous les savoirs instrumentaux acquis au cours des 30 dernières années. En parfait équilibre entre les ambitions synthétiques de Yorke et les visées orchestrales de Greenwood, ce nouvel album voit le jeu de batterie jazzistique et hautement inventif de Skinner servir de liant à toutes ces chansons. Malgré tous ces petits détours parfois déroutants vers le post-punk, le rock motorik et l’afrobeat, The Smile ne gomme jamais notre sourire de satisfaction.

Encore une fois, Yorke se surpasse mélodiquement parlant, compte tenu de la complexité structurelle et stylistique de ces nouvelles pièces. Dès les premières auditions, c’est l’indémodable voix de fausset de Yorke qui constitue notre principal centre d’attention. Or, au fil des écoutes, c’est la cohabitation harmonieuse et ingénieuse des claviers, de la basse et des guitares de Yorke et Greenwood qui suscitent de nouveau l’admiration.

Les emblématiques thèmes explorés par Yorke sont de retour : l’aliénation consumériste et le naufrage mental de l’individu en quête de repères collectifs, entre autres. Néanmoins, l’auteur perçoit une certaine lueur d’espoir à travers ces constats accablants. The Smile nous offre l’une des plus grandes chansons du répertoire dit « radiohead-esque » avec Free In The Knowledge. Dans ce morceau, le jeune cinquantenaire met en lumière le caractère éphémère des choses qu’elles soient abjectes ou idylliques :

And this

Was just a bad moment

We were fumbling around

But we won’t get caught like that

Soldiers are on our backs

We won’t just get caught like that

-Free in the Knowledge

Sur cette magnifique incursion dans le rock motorik psychédélique que constitue We Don’t Know What Tomorrow Brings, Yorke exprime de manière éloquente ce sentiment anxiogène qui paralyse plusieurs d’entre nous quand on réfléchit à l’avenir social, politique et environnemental de notre planète :

It’s a terrible

It’s a terrible shame, I know

It’s a brutal game

Gonna have to let you go

I’m stuck in a rut

Can’t find my way out

And the sides are closing in

-We Don’t Know What Tomorrow Brings

Plusieurs autres pièces ont conquis l’auteur de ces lignes. Le penchant post-punk superbement assumé dans You Will Never Work In Television Again stimulera l’amateur de rock pur et dur. Le piano sinistre en introduction de Pana-Vision nous ramène dans l’atmosphère qui prévalait sur le mythique Amnesiac (2001). Le changement de rythme en plein milieu de Thin Thing nous escorte dans un univers que la formation allemande Can n’aurait sûrement pas renié et Skrting on the Surface a des relents mélodiques avec l’extatique All I Need, pièce-phare de l’album In Rainbows (2007).

Alors voilà, A Light For Attracting Attention est le meilleur long format conçu par l’une des composantes de Radiohead depuis… In Rainbows ! Nuancé, émouvant et juste assez complexe, on retrouve tous les éléments sonores qui ont canonisé Radiohead, mais avec une poussée d’inspiration compositionnelle qu’on n’attendait plus.