Critiques

Steve Gunn

Other You

  • Matador Records
  • 2021
  • 51 minutes
7

Dans l’univers du folk rock états-unien, Steve Gunn est considéré, à juste titre, comme l’un des meilleurs guitaristes de sa profession. Pendant de nombreuses années, il a embrassé une approche primitive en incorporant des influences psychédéliques dans son jeu. Le musicien n’hésite jamais à collaborer avec ses semblables. Il s’agit de consulter la liste des projets auxquels il a participé pour se rendre compte qu’il est un travailleur infatigable, doublé d’un accompagnateur fortement prisé par ses pairs.

Mais Steve Gunn est aussi un auteur-compositeur-interprète de talent. Time Off (2013), l’excellent Way Out Weather (2014) et Eyes on the Lines (2016) sont des disques qui proposent une écriture chansonnière raffinée caractérisée par le jeu de guitare si singulier de l’instrumentiste. Avec The Unseen in Between (2019), Gunn a amorcé un virage plus apaisé faisant la belle part à son songwriting, délaissant le côté imparfait de ses chansons.

Réalisé par le vétéran réalisateur Rob Schnapf (Beck, Elliott Smith, Kurt Vile), Other You poursuit dans la même veine que son prédécesseur. Le titre de ce long format s’est imposé lors de l’enregistrement des pistes vocales. Schnapf était alors interpellé par les harmonies vocales imposées naturellement par les nouvelles chansons de Gunn. Il est donc devenu la « troisième voix » de l’album en actualisant des harmonisations que l’auteur-compositeur n’était pas en mesure techniquement de concrétiser.

Enregistrée à Los Angeles en compagnie de son fidèle acolyte, le guitariste-claviériste Justin Tripp, cette création est marquée par un climat sonore ensoleillé et aérien à la fois ; un psychédélisme domestiqué qui plaira assurément aux amateurs de folk rock majeur et vacciné. Dans ce nouveau périple pacifié, Gunn a fait appel à plusieurs invités pour enrichir sa palette sonore : l’autrice-compositrice Julianna Barwick, le guitariste et improvisateur Bill MacKay, le guitariste Jeff Parker ainsi que le batteur Ryan Sawyer (TV On The Radio, Thurston Moore).

Ainsi, Gunn a pu explorer des procédés créatifs inédits et de nouvelles approches techniques afin de s’extirper des notions apprises, des habitudes compositionnelles et des blocages imaginatifs récurrents. Tous ces brassages d’idées et remises en question font de ce Other You un disque que l’on pourrait qualifier « d’Americana cosmique ». En arrière-plan sonore, on y retrouve des éléments de rock progressif et de jazz qui n’occultent d’aucune manière le psychédélisme vaporeux si caractéristique de ce nouvel album.

À présent, Gunn préfère explorer la sérénité musicale, mais on regrette quelque peu son jeu de guitare brut et ses chansons aux structures répétitives. On comprend parfaitement le désir de l’artiste de peaufiner son écriture chansonnière, mais cette finesse met à l’écart sa virtuosité.

Qu’à cela ne tienne, l’homme est inapte à la médiocrité. Other You recèle d’excellentes chansons à commencer par la pièce-titre qui se tient en parfait équilibre entre la guitare classique, le piano et la voix de baryton de l’artiste. Protection est l’une des seules pièces qui nous permet d’apprécier à sa pleine valeur Gunn, le guitariste. Reflection est inspiré par le soft-rock radiophonique de Steely Dan, mais c’est l’intervention sentie de la guitare qui sauve la chanson du naufrage. Dans Sugar Kiss, l’Américain imbrique plusieurs pistes de guitare. On constate alors que c’est en mode exploratoire qu’il excelle.

Other You est loin d’être un ratage. Même si on préfère le Steve Gunn plus « rudimentaire », les adeptes de folk rock apaisé y trouveront assurément leur compte. Pour les autres, on vous conseille de plonger dans ses productions collaboratives ou encore dans les trois albums mentionnés précédemment dans le texte. Vous découvrirez un guitariste d’exception.