Naïma Frank
18 ans et +
- Ray-On
- 2026
- 32 minutes
De prime abord, tout semblait aligné pour que Naïma Frank s’impose comme la nouvelle figure incontournable du R&B québécois avec 18 ans et +, son premier album dévoilé à la fin janvier.
On la voit posant en petite tenue sur la pochette, et le titre de l’album renforce cette idée de sensualité assumée, un thème prisé dans l’esthétique R&B. En toute logique, on s’attendait donc à une filiation directe avec Petite fille devient grande, microalbum lauréat du prix du meilleur album/EP R&B au GAMIQ 2023.
Mais dès les premières notes, on comprend que Frank n’a aucune intention de choisir la voie facile : elle révèle au contraire des inspirations multiples et embrasse un terrain musical qui déborde largement des frontières du R&B. 18 ans et + est un premier album audacieux où, avec l’appui de plusieurs réalisateurs (notamment Simon Walls, présent sur toutes les pièces), Frank explore, fusionne et expérimente, entre autres avec la néo‑soul (Dans ma tête) et l’électro‑pop (Mes plus belles années).
Joue de mon corps, pièce d’ouverture, agit comme un condensé de ses influences. La voix chaude de Naïma Frank est posée sur un groove R&B, des arrangements qui empruntent au hip‑hop et des lignes mélodiques franchement pop. Au milieu, un solo de guitare électrique sensuel aux accents des années 1980 surprend, puis une poussée électronique, aux deux tiers, vient rompre la ligne et annoncer la suite. Une ouverture solide, audacieuse et réussie.
La transition vers Ainsi soit‑il est fluide, mais on passe subtilement à un autre registre : couplets plus rugueux, presque pop‑rock, portés par des percussions électroniques, qui se dissolvent dans un refrain pop plus lisse. Plus tard sur l’album, dans un registre franchement estival, Royallll (avec Fernie) déroule un groove dansant et sensuel et Félicité enchaîne avec une fusion alt‑R&B pensée pour les rencontres de chaudes soirées d’été.
À l’instar des standards R&B, la sensualité assumée constitue une thématique phare du disque, mais elle côtoie aussi un terrain plus intime. Peau blanche, parue à l’automne, aborde de front les standards de beauté qui relèguent sur la ligne de côté nombre de personnes issues des communautés culturelles. Puis Dans ma tête s’impose comme un moment fort de l’album : une réflexion simple, mais juste sur les idées noires que l’on nourrit parfois, magnifiée par une interprétation vocale tout en nuance où les inflexions soul du refrain donnent une ampleur émotionnelle au propos.
Un coup de cœur pour Le même amour, chanson dépouillée de tout artifice, une sorte de berceuse inversée où Frank chante puissamment ce que beaucoup d’enfants d’immigrants finissent par comprendre : l’absence physique, parfois émotionnelle, d’un parent n’est pas le signe d’un manque d’amour, mais celui de lourds sacrifices consentis pour que les enfants puissent vivre leurs rêves. Avec Les nuits blanches de M. Chandler, c’est certainement l’une des plus touchantes chansons sur la relation parents‑enfants du répertoire québécois.
Au final, 18 ans et + est un disque pour celles et ceux qui apprécient la chaleur et l’émotion du R&B, mais aussi une musique qui déborde volontairement des cases toutes faites. Dans ce premier album, Naïma Frank explore sans retenue et affirme une curiosité artistique qui refuse les cadres trop étroits. Cette richesse a toutefois son revers : l’album se laisse difficilement caractériser et s’adresse d’abord à un public à l’aise avec les œuvres qui privilégient l’exploration à l’uniformité. Cela dit, comme les albums vivent aussi à travers leurs simples, 18 ans et + a tout pour permettre à Frank de rejoindre plusieurs publics.