Critiques

Moby

All Visible Objects

  • Mute
  • 2020
  • 73 minutes
6,5

Richard Melville Hall, mieux connu sous le nom Moby, est un producteur de musique électronique qui a évolué dans le courant dance / electronica des années 90, et un des rares dans le genre à avoir franchi le millénaire en montant sur la scène internationale (au lieu de tomber de celle-ci). Sa carrière de musicien avait réellement débuté vingt ans plus tôt en passant par différentes moutures de punk avant d’aboutir à son nom d’artiste à partir de 1989. En ce qui me concerne, la première pièce entendue de lui venait de la légendaire trame sonore de Cool World (1992), Next is the E, pièce techno qui incorporait super bien les influences acid et trance du moment, présente sur son premier album éponyme sorti la même année. Il a ensuite publié deux autres albums techno / ambient suivis d’un quatrième influencé par le tsunami rock alternatif; une bifurcation naturelle à l’époque, mais plus ou moins concluante pour son identité sonore.

Heureusement, il s’est relevé de cette expérience avec un cinquième album phare, Play (1999), qui proposait un agencement équilibré de pièces dansantes et de ballades incorporant des échantillons de voix blues et folk (Natural Blues) et des voix vocodées (Porcelain). Le succès mondial de la moitié des pièces est venu en parti par leur omniprésence dans le paysage publicitaire, créant un lien entre le nom et une identité sonore tellement facile à vendre qu’il est devenu (trop) difficile de changer la formule par la suite. C’est dans cet esprit que Moby est de retour vingt ans plus tard avec un dix-septième album tout aussi accessible, All Visible Objects, et une musique électronique qui sort sensiblement du même moule, avec des collaborations vocales intéressantes.

Morningside commence sur un échantillon de voix de la chanteuse Apollo Jane joué comme une sirène compressée au-dessus d’un kick techno bien ancré. Le duo tourne en boucle, soutenu par la suite par une séquence de basse légèrement jungle qui mène à un point culminant à l’orgue, simulant une atmosphère épique d’une discothèque des années 90. My Only Love fait suite avec une longue descente au piano, également doublé par un kick techno auquel se joint la voix vocodée de Mindy Jones. La chanteuse continue sans filtre par la suite, donnant vie à une trame mélancolique qui oscille entre le couplet de notes aiguës au piano et le refrain monté en forme de train électronique. Refuge commence par un échantillon vocal de Linton Kwesi Johnson enveloppé dans une trame harmonique de film des années 80. La ligne de basse fait passer le motif atmosphérique à une séquence dance texturée par les bongos et les échantillons de voix découpés de façon percussive. One Last Time ralentit un peu la cadence en partant sur un groove disco bien articulé, complété par un motif mélodique piano / basse et un ou deux échantillons vocaux de la part de Jane. Le mouvement mène à un couplet durant lequel Moby chante tout doucement, doublé par sa propre voix vocodée (une formule éprouvée), et revient ensuite au refrain en duo avec les échantillons.

Power Is Taken reprend le moule techno de façon énergique avec son lead synth bien réverbéré, servant d’introduction à D.H. Peligro (voir Dead Kennedys) et Boogie qui répètent « we who hate oppression / must fight against the oppressors / power is not shared / power is taken » sur un ton révolutionnaire. Le thème de départ est très intéressant, mais ne va pas bien plus loin que de varier efficacement en intensité. Rise Up In Love conserve le kick techno au-dessus duquel on peut apprécier davantage la performance vocale de Jane, passant du couplet chanté à des échantillons durant la montée du refrain. Le thème mélodique passe ingénieusement de la techno au reggae, culminant en hymne de piste de danse des années 90. Forever continue dans le moule techno, permettant à Moby de revenir tout en vocodeur, sa voix scintillant à travers une trame brumeuse inspirée d’un duo entre Jarre et Vangelis. Le piano ouvre Too Much Change d’une manière tellement plus délicate et, à cette étape de l’album, d’un délice acoustique indescriptible avec Apollo Jane qui prend place au centre avec ses inflexions et souffles légèrement jazz. Pour le meilleur et pour le pire, le mouvement passe ensuite à un refrain dance, avec des bongos et des cordes qui transforment ça en adulte contemporain…le contraste entre les deux et également indescriptible.

Separation arrête tout ça et se contente du piano réverbéré, permettant de retrouver un espace acoustique dans lequel on peut respirer. La relation entre la performance au clavier et la trame synthétique est particulièrement concluante. Tecie revient rapidement au moule techno avec des percussions légèrement jungle, permettant tout de même à un piano électrique de mener le thème mélodique. La pièce augmente en intensité en accumulant les éléments rythmiques dans un long mouvement trance qui culmine sur un plateau final. La pièce titre revient au piano réverbéré en duo avec la trame synthétique, reprenant la conversation entre les deux en jouant sur le niveau de densité du thème.

Avec All Visible Objects, Moby semble assumer que son niveau de pertinence artistique n’est pas comparable à son niveau de pertinence commerciale, et que tel un objet vu au premier degré, what you see is what you get. Ça ne veut pas dire qu’il n’a rien de nouveau à proposer, bien au contraire les pièces sur lesquelles Apollo Jane et Mindy Jones chantent (sans être échantillonnées) mérite amplement le détour. Néanmoins, on ressent l’effet de moule dans lequel les autres pièces ont été composées, comme une formule éprouvée qui ne prend pas le risque de se renouveler. Qu’importe, les fidèles retrouveront avec joie sa maîtrise totale de la boucle accrocheuse et d’une production étanche à la sonorité rave.

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