Malaimé Soleil
Fragile
- 28 minutes
On embarque dès la première mesure. Ceux et celles qui se sont délectés des EP Tranquille (2020) et Fumée (2021), ou encore du long jeu Tempête (2023) renoueront instantanément avec l’univers rock de leurs favoris. Les autres comprendront qu’ils ont affaire à un groupe qui valorise l’exploration, tout en gardant une forte emprise sur ses auditeurs.
Lourde et mélancolique à souhait, la pièce d’ouverture, Pissou, porte assurément la signature du quatuor formé de Francis Leclerc, Vincent Deit, Antoine St-Onge et Alex Crépeau. Elle annonce également que Malaimé Soleil saura nous surprendre. Construite sur une gamme pentatonique mineure, la chanson évoque la musique andine, et, à certains égards, celle d’Ennio Morricone. Elle se termine par un crescendo habilement bâti, où guitares et claviers enveloppent un savoureux motif en pizzicato.
Les constructions du genre constituent l’une des plus grandes forces de l’album. À noter, la capacité des musiciens d’ajouter progressivement des couches à leur trame principale et à bien les ficeler, qui met en lumière leur volonté de faire progresser leurs chansons et de garder leur public captif.
Le résultat est particulièrement épatant dans la conclusion de Tout rattraper, qui commence de façon lente, presque hypnotisante. Elle se dynamise ensuite d’un coup, en intégrant le thème mélodique principal, pour se terminer par un solo de guitare électrique qui vous ferait perdre votre partie de Rock Band en moins de 10 secondes! Le passage qui conclut L’élève de la douceur, quant à lui, est caractérisé par une ampleur symphonique telle qu’on aurait envie de l’entendre réinterprété par un orchestre classique.
Gaguar, dans son entièreté, est bâtie de manière à nous mystifier. Autour d’une simple ligne de basse, on avance vers un climax survolté, pour ensuite reprendre notre souffle en se demandant ce qui a bien pu se passer. Complètement déchaînés, les claviers occupent un rôle important dans tout l’opus, volant la vedette. Comme quoi il est possible de faire une bonne chanson avec un seul mot. Qui, par ailleurs, n’existe pas.
Comme d’habitude, les thèmes abordés ne sont pas très « hop la vie », et s’intègrent bien à la trame sonore. La rupture et les difficultés en amour sont très présentes dans les textes, et sont souvent abordées avec franchise et pessimisme. Grâce à son timbre reconnaissable à des milles à la ronde, Francis Leclerc est la personne parfaite pour interpréter ce genre de proposition. On ressent toute sa frustration et son écœurement dans la dynamique Quessé, qui traite de l’incompréhension entourant la fin d’une relation. Dans Je t’en veux, il semble particulièrement torturé, et nous donne accès à toute sa vulnérabilité.
Les fleurs du tapis me tiennent
Et tu sais bien
Que je n’en sortirai pas de mon vivant
Je t’en veux, Je t’en veux
— Je t’en veux
Ironiquement, en regard de son titre, l’album Fragile solidifie la présence de Malaimé Soleil sur la scène rock québécoise. Il ne renie aucunement les œuvres précédentes, mais va un peu plus loin musicalement. Il s’agit là d’un « méchant beau trip » qui se démarque par sa créativité et la qualité de ses orchestrations.